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Adem Jashari et l’UCK : Le début de la guerre

 

Les trois encerclements du fief Jashari

Les dirigeants serbes découvrirent rapidement qu’Adem Jashari était le porte drapeau du petit mouvement indépendantiste. Dans l’objectif d’y mettre un terme, le 30 décembre 1991, la police serbe et la machinerie militaire tentèrent une attaque contre son leadeur. Un certain nombre d’hélicoptères participèrent également à l’assaut. Malgré qu’ils n’étaient pas très nombreux, les trois frères Jashari et leur père n’avaient toutefois pas l’intention de se laisser faire. Commencèrent alors de violents tirs entre les deux camps. Entendant le bruit, de nombreux voisins et amis de la famille  allèrent leur porter secours. Certains comme Vesel Selimi ont même parcouru jusqu’à quinze kilomètres à pied pour s’y rendre. La police et l’armée finirent finalement par se retirer au bout de quelques heures. Durant six ans, c’est-à-dire jusqu’au début de l’année 1998, la ville de Prekaz ne subira plus aucune représaille. Certains affirment que c’est dû à l’échec de la police et de l’armée, lors de ce décembre 1991, mais d’autres pensent plutôt qu’il se serait agi d’une tactique pour tenter de semer la discorde entre la famille Jashari et les différentes familles membres du mouvement en faisant croire à une trahison de l’un d’eux. En effet, pendant ce temps, les habitants des autres villages de Drenicë continuaient à subir des perquisitions, à être harcelés et à se faire maltraiter par la police. Toutefois, personne n’était dupe et le traquenard ne fonctionna pas. Les Albanais de Drenicë restèrent solidaires entre eux.

Le 25 novembre 1997, une patrouille de police serbe se dirige en direction de Vojnik. Toutefois, un certain nombre d’hommes venant du village ne l’entendent pas ainsi et les repoussent. Le lendemain, une expédition punitive de la police, composée d’une dizaine de véhicules blindés, décide de se venger. Malheureusement pour elle, au bout de quatre heures, elle essuie une deuxième défaite. Paniqués et déshonorés, quelques policiers tirent dans toutes les directions et tuent le professeur de l’école de Llausha. Ce jour marquera l’unification de la population toute entière à la cause de l’armée de libération du Kosovo. Par conséquent, le 28 novembre, une dizaine de millier de personnes participent aux obsèques d’Halit Geci et les membres de l’UÇK les rejoignent en s’affichant ouvertement en tenue militaire.

Milosevic commence alors à perdre patience devant cette résistance de l’armée de libération du Kosovo. De ce fait, il juge qu’il est plus que temps de défaire ce mouvement et pour cela faire disparaitre la famille Jashari, mais plus particulièrement Adem. La maison de celui-ci est donc à nouveau attaquée, le 22 janvier 1998, à 5heure du matin, lorsque tout le monde dort. Shaban, 74 ans, le doyen de la famille, réveille son fils Hamzë et trois de ses petits fils (Besim, Fitim et Kushtrim) pour faire face à l’attaque. Le combat durera toute la journée jusqu’à la tombée de la nuit. A nouveau quelques hommes contre tout un commando policier muni d’armes lourdes. Ilirianë et Selvete, respectivement les filles de Rifat et Hamzë, seront blessées. Quant à Adem, il n’était pas présent ce jour là et sera condamné à vingt ans de prison par contumace. Le lendemain, des milliers de femmes et hommes, venus de nombreuses villes du Kosovo, se rendent à Prekaz pour constater des dégâts. Ils exprimeront leur solidarité à la famille Jashari, qui est devenue le symbole de la résistance albanaise.

Arkan et sa milice, les tigresDurant plus d’un mois les attaques s’intensifient. Différents villages à proximité de Prekaz sont envahis et leur population agressée et même massacrée. Il s’agit d’encercler de partout la forteresse du commandant de l’UÇK pour empêcher toute aide extérieur d’intervenir et, une fois le moment venu, tout détruire. De nombreux civils, dont des femmes et des enfants, sont assassinés par la police. Adem Jashari prend conscience que la bataille finale est proche et met en place une technique de défense. Des voisins possédant des armes décident par conséquent de leur prêter main-forte en les rejoignant pour le combat. Le 5 mars, arrive finalement ce moment. Il est six heure du matin et les premières rafales se font entendre. La demeure est assaillie en tout lieu par les blindés et les hélicoptères. Les milices d’Arkan, groupe paramilitaire surnommé « les tigres », participent également aux hostilités. Arkan est entre autre connu pour les nettoyages ethniques qu’il a perpétré avec ses hommes en Croatie et en Bosnie. A l’intérieur de la maison, les combattants font ce qu’ils peuvent pour tenir bon. Adem court d’une position à une autre en essayant de soutenir chacun de ses fidèles. Malgré cela, sa femme, Adile, est la première à être tuée. L’affrontement dure de cette manière toute la journée durant et recommence le lendemain et le surlendemain. Le troisième jour, un obus de canon touche l’arrière de la maison. Treize personnes meurent. Peu après, vient le tour d’Adem Jashari de rendre l’âme devant la porte d’entrée. Son fils Kushtrim, âgé de treize ans, est le dernier à perdre la vie sous les tirs de la police et des paramilitaires.

Les agences de presse internationales prennent rapidement connaissance de ce qui vient de se dérouler dans le pays et envoient des reporters pour recueillir autant d’informations que possible. ll est toutefois malheureux de constater qu’il fallu ce type d’évènements pour que l’opinion publique internationale s’intéresse à ce qui se déroulait au Kosovo. A ce même moment, la police tente par tous les moyens de dissimuler le nombre, l’âge et le sexe des morts. Ainsi, la zone de crime est maintenue en quarantaine pendant toute une journée et aucun corps n’est déplacé. Ce n’est que le 9 mars, c’est-à-dire deux jours après la fin des combats que les victimes sont transportées à la morgue. Au bout de quelques heures, les autorités serbes perdent patience et font pression sur les experts pour inhumer le reste des défunts en dix minutes. Cependant, n’ayant pas le temps d’identifier tout le monde, l’ordre n’est pas exécuté. La police prend alors les opérations en mains et sécurise les lieux. Elle charge ensuite les cercueils dans des camions, les achemine jusqu’au cimetière, où une tranchée a été creusée, et les jette finalement à l’intérieur.

Le lendemain, la population albanaise s’empresse d’aller déterrer les dépouilles dans l’intention de mener comme il se doit une identification de chaque personne. Ironie du sort, en plus de tous les corps albanais, celui d’un policier serbe ayant été abandonné par ses camarades sera également découvert dans la fosse. Une cérémonie funèbre et un discours salueront finalement l’esprit de ceux qui sont désormais devenus les martyrs de l’indépendance du Kosovo. Du coté de la population serbe, personne n’était réellement au courant de ce qui se produisait au Kosovo. De toute évidence, Milosevic contrôlait les médias qu’il maniait avec brio en faveur de sa propagande nationaliste. A titre d’illustration, en octobre 1998, il avait fait passer une loi l’autorisant à sanctionner les journaux qui « sapent le moral de la population ».

Intervention internationale

Durant une année encore après le massacre de la famille Jashari et de celles des villages de Drenicë, les affrontements entre Albanais, police serbe et armée yougoslave continuent. Il faudra attendre le massacre de Raçak, le 15 janvier 1999, pour que les gouvernements occidentaux se décident à intervenir. Cet épisode sera source à polémique entre pro-serbes et pro-albanais sur l’identité des victimes. Les premiers affirment qu’il s’agissait de militaires de l’UÇK et les seconds de civils. Certes, cette information est importante, mais discuter de la légitimité de l’intervention internationale, au Kosovo, en évoquant ce seul événement est le signe d’une incompétence des individus traitant de ce dossier. Nous pouvons compter, sans nul doute, en plusieurs dizaines le nombre de villages ayant été la cible de crimes de guerres de la part du gouvernement de Milosevic.

Veton Surroi, Ibrahim Rugova, Hashim Thaçi et Rexhep Qosja à RambouilletIl n’en reste pas moins, que ce n’est uniquement à partir du 6 février 1999, que débutent, à Rambouillet, les négociations entre les délégations albanaises et serbes sous la direction de la France, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, l’Italie, la Russie et les Etats-Unis. Ne voulant pas aboutir à un consensus concernant l’accord de paix, le gouvernement de Belgrade doit alors subir, à partir du 24 mars, les bombardements de l’OTAN.  Le 9 juin 1999, après onze semaines de bombardements, la Serbie accepte finalement de signer un accord de paix, à Cologne, au sein du G8.

Malgré tout, durant ces onze semaines, plusieurs centaines de milliers d’Albanais seront déplacés de leur domicile. Quartiers par quartiers, villages par villages, plusieurs fosses seront creusées par la police et l’armée serbe en vue de procéder à une épuration ethnique. Se doutant qu’un partage du pays aurait surement lieu à la fin de la guerre, le but était d’expulser autant d’Albanais que possible et ainsi être en droit de revendiquer davantage de terres. Ces populations se réfugieront dans des camps en Albanie et en Macédoine avant de rejoindre les pays européens et les Etats-Unis en tant qu’émigrés politiques.

Conclusion

Aujourd’hui, Adem Jashari est considéré comme un héro nationale au même titre qu’Ismail Qemaili, Isa Boletini, Lekë Dukagjini ou Gjergj Kastrioti. Son organisation, au départ méconnue de tout le monde, est à présent devenue la plus connue par les Albanais à travers la planète entière grâce au rôle primordial qu’elle joua de 1995 à 1999. L’engagement total d’Adem Jashari pour cette cause force donc le respect et nous ne pouvons en être qu’admiratifs. D’autre part, lorsque certains fustigent l’armée de libération du Kosovo d’être un groupe terroriste, il est à présent plus qu’évident que ces accusations sont entièrement fausses. Elle n’était tout simplement que la seule et unique armée ayant défendue la population albanaise du Kosovo contre la persécution de la police et de l’armée serbe ainsi que yougoslave.

Néanmoins, un constat un peu moins positif reste à faire sur la rivalité entre certains mouvements populaires albanais des années 1980 et 1990. Leur objectif final était le même, mais chacun avait un moyen différent d’y parvenir. Il est donc légitime de se demander s’il n’aurait pas été plus judicieux que ces derniers se rallient les uns aux autres pour s’opposer à l’ennemi commun que représentait la Yougoslavie au lieu de s’affronter entre eux. Anton Çeta, intellectuel albanais des années 1990, eu d’ailleurs cette réflexion. Dans le but de réunifier une partie de la population albanaise et lui permettre de s’opposer main dans la main au gouvernement serbe, il procéda à une grande campagne de « réconciliation du sang ». Par ailleurs, il est intéressant de constater, que contrairement aux différents partis de l’époque, la population albanaise n’a jamais mélangé l’UÇK à la politique. Preuve à l’appui, l’armée de libération du Kosovo était aussi bien composée de membre de la LDK que de la LPK.

Pour finir, une dernière interrogation demeure. Au même titre que la Slovénie et la Croatie, le Kosovo proclama son indépendance en 1991. En revanche, lorsqu’en 1995 les Accords de Dayton octroyèrent l’indépendance à la Bosnie-Herzégovine, et que les deux autres pays avaient déjà obtenu la leur quelques années auparavant, aucun gouvernement étranger ne se rappela de la question du Kosovo ! Pourquoi fût-elle oubliée ? Il est évident que tout se serait déroulé bien plus naturellement et plus rapidement si une stratégie avait été élaborée à ce moment là. De plus, les pays occidentaux n’auraient pas eu à injecter autant d’argent pour sa stabilité politique et toutes ces problématiques sur sa légitimité ne se seraient pas posées.

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