logo



La ligue de Prizren

La Ligue de Prizren (Lidhja e Prizrenit, en albanais), constituée en juin 1878, à l’occasion du Congrès de Berlin, est le mouvement phare de la renaissance nationale albanaise. Officiellement, son objectif n’était pourtant pas du tout celui-ci lors de sa création. Pour les Albanais, cette alliance est aussi importante que la Révolution de 179 pour les Français ou que la guerre d’indépendance des Etats-Unis pour les Américains.

Qui est à l’origine de cette alliance ? Comment réussit-elle à prendre autant d’importance dans l’histoire albanaise ? Et surtout, comment parvint-elle à mener son combat ?

Au début du XIXème siècle, l’Empire ottoman continue à perdre de sa grandeur et son effondrement s’approche. Palmerston, ministre anglais de l’époque, le surnomme alors « l’homme malade de l’Europe ». La Grèce se déclare indépendante en 1830, l’Empire austro-hongrois gagne en influence dans la région nord des Balkans, la France étend son influence sur le Maroc, l’Algérie et la Tunisie et la Grande-Bretagne en Egypte. En 1878 avec l’ouverture des négociations de Berlin, qui devaient s’entamer le 13 juin, l’Empire ottoman se dit alors qu’il va encore perdre des territoires dans les Balkans en faveur des puissances occidentales. Le 10 juin, celui-ci décide donc de créer un rassemblement, au nom des musulmans. Il réunit les chefs de grandes familles nobles albanaises, les chefs féodaux musulmans de Bosnie-Herzégovine et d’autres du vilayet de Novi Pazar. N’arrivant toutefois pas à se mettre d’accord sur la nature et les objectifs de la Ligue, les Albanais réussissent habilement à convaincre les autres participants d’envoyer au Congrès Abdyl Bey Frashëri et Pashko Vasa, deux albanais, pour défendre les intérêts de la Ligue.

Voyant que leurs territoires étaient abandonnés par l’Empire ottoman en faveur de leur voisins Grecs, Macédoniens (à l’époque sous domination Bulgare), Serbes et Monténégrins, les Albanais décident de prendre la situation en main en se dressant face aux grandes puissances et en se créant leur propre état autonome. Pour cela ils doivent réunir les quatre vilayets albanais (Kosova, Shkodër, Manastir et Janinë). Cette union, contrairement à celle d’origine qui avait pour but de réunir les musulmans des Balkans, était dès lors composée uniquement d’albanais de diverses confessions religieuses.

Les membres de la Ligue de Prizren prenent néanmoins conscience qu’ils doivent d’abord tenter de revivifier le sentiment national avant de réunir toute leur population sans distinction de religions. De ce fait, en 1879, sous la présidence de Sami Frashëri,  la Société d’impression en caractères albanais est créée à Istanbul. Pashko Vasa s’attèle également à cette tâche avec son poème « Moj Shypni e mjera Shypni » (Albanie, pauvre Albanie) dont on oublie difficilement les deux célèbres vers :
« … mos shikoni kisha e xhamia, feja e shqiptarit është shqiptaria. »
(Ne regardez pas les églises et les mosquées, la religion des Abanais est l’Albanité.)

De plus, en 1887, la première école en langue albanaise est crée à Korçë. En 1897 ensuite, le Comité albanais d’Istanbul, présidé par Sami Frashëri, publie un manifeste : « Ce que veulent les Albanais. »

Cependant, il n’était pas suffisant de se battre uniquement sur le plan intellectuel car les puissances ennemies étaient très agressives sur le plan militaire et la Ligue se devait de leur répondre. Ne possédant pas suffisamment d’hommes et ne pouvant pas se battre sur tous les fronts à la fois, celle-ci est dès lors rapidement écrasée en 1881. Les différents leaders de l’ancienne alliance ne s’avouent pas vaincus pour autant et reforment d’autres groupes de résistance et d’autres Ligues, comme celle de Pejë, en 1899, avec à sa tête Haxhi Zeka ou comme le Comité de Manastirë en 1906. On peut ainsi citer de nombreuses révoltes anti-turques à l’image de celle, de 1883, dans les montagnes autour de Shkodër, celle, de 1885, dirigée par Sulejman Vokshi, celle de 1902 à Mirditë, celles de 1910 dans les Gorges de Kaçanik, avec à sa tête Idriz Seferi, et celle de Shtimje dirigée par Isa Boletini et Hasan Budakova. Tous ces affrontements auront pour succès de contribuer aux travaux du Congrès de Manastirë, en 1908, œuvrant pour l’unification de l’alphabet albanais et l’ouverture de l’Ecole normale albanaise d’Elbasan en 1909.

Après toutes ces batailles dans la région du Kosovo, c’est au tour du reste de l’Albanie d’entamer les révoltes en faveur de l’indépendance. Les guerres balkaniques débutent en 1911 et 1912 et l’Assemblée nationale de Vlorë proclame l’indépendance albanaise le 28 novembre.

La question des frontières ne fait néanmoins pas l’unanimité avec les voisins directs du pays et les grandes puissances. Alliée de la futur Triple Entente (Empire de Russie, France, Royaume-Uni, Italie, Grèce, Chypre, Portugal, Belgique et Roumanie), la Serbie tente par tous les moyens possibles de récupérer une grande partie de l’Albanie afin d’avoir accès à la mère adriatique. Les Albanais, quant à eux, ne font partie d’aucune alliance. Ni de la Triple Entente, ni de la Triple Alliance. Ils ont cependant le soutien de l’Empire austro-hongrois qui ne veut pas voir l’Empire de Russie trop s’élargir dans les Balkans et y imposer son influence. Ce n’est de ce fait pas un soutien de sympathie mais uniquement d’intérêt. La Serbie entame alors un grand nettoyage ethnique dans ses nouvelles frontières pour chasser la population albanaise résidant entre Nish et la frontière de l’actuel Kosovo. Cette méthode est notamment relayée dans la théorie (l’Expulsion des Arnautes) élaborée vingt ans plus tard par Vaso Cubrillovic, en mars 1937, pour purifier la Serbie en chassant tous les Albanais. Le principal moyen mis en œuvre, néanmoins le plus efficace, consistait à mettre furtivement le feu à des villages et à des quartiers albanais afin de créer la psychose de l’évacuation dans l’esprits de la population. Les émigrations ne tardent alors pas à faire apparition. En 1913, étant donné que l’Empire austro-hongrois a obtenu de faire reconnaître l’indépendance albanaise, la Conférence des Ambassadeurs de Londres, sous la pression de la Triple Entente, tranche en faveur de la Serbie en lui octroyant la région du Kosovo. C’est on peut dire, une sorte de compensation. Rappelons tout de même qu’aucun représentant albanais n’a pu être présent aux négociations. Ces derniers voient ainsi la moitié de leurs terres leur échapper et sont les grands perdants de ce traité.

En définitif, la Ligue de Prizren, aussi courte que fût son existence, participa à l’éveil national en œuvrant, aussi bien d’un point de vue intellectuel que militaire, pour l’indépendance nationale. Les différents membres l’ayant composé sont parvenus à mettre sur pied la résistance contre les pays voisins qui voulaient s’accaparer leurs terres. Certes, l’objectif initial qui était de regrouper toutes les terres albanaises n’a jamais vu le jour, hormis durant les combats entre 1878 et 1881 lorsque les Albanais des quatre vilayets combattaient côte à côte, mais sans elle, il n’y aurait probablement jamais eu ni d’Albanie indépendante, ni de Kosovo indépendant et la culture albanaise se serait éteinte en faveur de l’assimilation slave. Nous pouvons également conclure en ajoutant que la ville de Prizren demeure aujourd’hui la relique de cette période historique. Elle est l’un des joyaux du Kosovo et porte fièrement le surnom de « Ville-musée » grâce au patrimoine qu’elle nous révèle et nous fait revisiter.

Vous pouvez d’ailleurs vous rendre sur l’article que nous avons élaboré à son sujet et en découvrir davantage !

==>

Leave a Reply

*

captcha *