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Isa Boletini

Né le 15 janvier 1864, à Boletin, dans la commune de Zveçan, à Mitrovica, il n’y a sans doute pas un seul Albanais qui ne le connaisse. L’image où il porte le drapeau rouge surplombé de l’aigle bicéphale noir, lors de l’indépendance de l’Albanie, a fait de lui le symbole de cette journée.

Il serait toutefois réducteur de croire que sa renommée n’est due qu’à ce seul événement. Sa bravoure et sa témérité l’ont conduit, dès son plus jeune âge, à rejoindre de nombreux mouvements patriotiques visant à protéger le Kosovo du joug étranger et à le rattacher à l’Albanie.

Dans ce texte, nous allons donc tâcher de vous dévoiler un aspect plus large de la vie d’Isa Boletini. mais également de l’amour sincère et profond qu’il portait à sa patrie.

Jeunesse et combats militaires

Provenant d’un milieu rural et vivant des seuls ressources de la terre, Isa Boletini n’a pas suivi d’études. Les écoles en langues albanaise ayant été interdites durant les presque cinq siècles de colonisation ottomane et devant se rendre à Istanbul pour recevoir un enseignement, il était donc très difficile pour la classe moyenne d’y accéder. Sa seule éducation était celle des valeurs patriotiques et guerrières où le courage représentait la plus grande richesse qu’un homme puisse détenir. De son enfance, nous ne disposons malheureusement pas de plus amples informations. Nous imaginons donc que durant de très longues années, sa vie tournait uniquement autour de sa famille et son entourage.

A l’âge de dix-sept ans toutefois, au moment où les jeunes garçons devenaient des hommes en ces temps-là, il se distingue en rejoignant, en avril 1881, la Ligue de Prizren dans la bataille de Slivovë. Néanmoins, n’ayant pas suffisamment de soutien militaire pour maintenir la guerre sur tous les fronts, la ligue ne parvient pas à résister et se fait démanteler quelques semaines plus tard. Isa Boletini ne s’arrête pas là pour autant et continue à mener combats aux cotés d’Idriz Seferi, Ramadan Zaskoci, Hasan Ferri, Dem Jusufi, Elez Hoxha, Hasan Hyse Budakova et beaucoup d’autres. Au fil des années, il gagne en importance et devient, pour nombre de ses congénères, mais également de ses opposants, une figure reconnue de la résistance albanaise. L’Empire ottoman estime alors plus qu’urgent d’enrayer son ascension et charge le major turc Mehmet Efendiu de l’assassiner en l’attaquant par surprise lors de son retour chez lui. Par chance, Isa Boletini était de nature plutôt prudente et restait constamment sur ses gardes contre d’éventuelles attaques. De ce fait, au moment fatidique, accompagné de quelques partisans, il renverse l’armée ennemie. De façon à défier le gouverneur ottoman, il lui envoie ensuite un télégramme : « Je suis arrivé saint et sauf au village de Banjë, tandis que le major est resté à Boletini. Cependant, si vous le désirez, venez à votre tour. Je vous attends ! » Cette victoire se répandit dans toute la région du Kosovo et l’autorité d’Isa Boletini grandît en conséquence. Sa maison devint un lieu de pèlerinage où de nombreux Albanais, mais également de correspondants étrangers se déplacèrent pour rendre compte de la situation. Une école en langue albanaise fût même fondée dans le village en l’honneur du citoyen prodigue et cela malgré l’interdiction qui régnait depuis plusieurs siècles.

Fort de sa renommée, en 1899, il rentre en contact avec Haxhi Zeka et le soutient dans sa volonté de créer la Ligue de Pejë. Cette dernière a pour vocation de poursuivre le chemin de la Ligue de Prizren. Elle se compose au départ de résistants venant Pejë, Mitrovicë, Prishtinë, Vushtrri ou Drenicë pour s’étendre ensuite aux autres villes du vilayet du Kosovo. Les vilayets que sont Shkodër, Manastir et Janinë ne tardent pas à suivre le mouvement et la communauté albanaise de Bucarest ainsi que le Comité albanais d’Istanbul viennent finalement s’ajouter à leur tour. Ces réunions consécutives montrent la volonté de l’organisation de regrouper les délégations de toutes les régions et de toutes les confessions (musulmans, catholiques et orthodoxes). Au sein de ce groupe, Isa Boletini devient le responsable de la délégation de Mitrovicë. Il fait rapidement connaissance avec certains des plus illustres personnages œuvrant pour l’identité nationale comme Hasan Prishtina, Bajram Curri ou Ismail Qemali et apprend en leur compagnie l’art de la diplomatie. Lui qui n’a suivi aucune études, devient un fin stratège et un grand leadeur.

A partir de 1908, la crise s’intensifie en raison de l’affaiblissement de l’Empire ottoman. Les grandes puissances telles que la Russie et l’Empire austro-hongrois se disputent dès lors les territoires des Balkans pour y asseoir leur influence politique. Les Albanais doivent donc jongler avec les différentes stratégies de guerres à adopter aussi bien contre les Ottomans que face à leurs ennemis que sont le Monténégro, la Serbie, la Bulgarie et la Grèce. A ce moment là, Isa Boletini devient le dirigeant de plusieurs groupes armés, qui entre 1909 et 1912, mèneront de nombreuses batailles à Shtimje, Carralevë, Drenicë, Mitrovicë, Podujevë, Prishtina, Cernalevë, Kaçanik et Shkup.

Combats politiques

Au fil des nombreuses batailles qu’il a menées, Isa Boletini acquiert un statut de grand guerrier mais aussi de fin stratège et d’homme de pouvoir. Son nom est considéré avec respect par ses compatriotes et avec une extrême vigilance par ceux qui le combattent. Pour preuve, en 1902, ayant autorisé la Russie à ouvrir un consulat à Mitrovica dans le but de soutenir la Serbie, l’Empire ottoman se retrouve face à de grandes difficultés lorsqu’Isa Boletini apprend la nouvelle. N’ayant pas l’intention de laisser appliquer cette mesure, ce dernier envoie un courrier au gouverneur ottoman du vilayet du Kosovo et lui dit clairement que tant qu’il sera en vie, la Russie ne pourra jamais s’installer dans la région. Face à cet ultimatum, le gouverneur n’a pas d’autre choix que d’essayer de négocier avec lui car là ce n’est plus uniquement la région de Boletin qui le soutenait mais également toutes celles de Mitrovica, Vushtrri et Llapi. Un affrontement militaire est donc inenvisageable. Au bout de longues discutions, un compromis aboutit entre les deux parties. Le leadeur albanais doit quitter son village pour Istanbul à condition que le projet du consulat soit abandonné, qu’il vive uniquement à Istanbul et ne soit pas envoyé ailleurs, qu’il puisse rester en compagnie de ses amis et finalement qu’il ait le droit de garder ses armes. Le consulat finit néanmoins par ouvrir et des combats s’amorcent entre les Albanais, les Russes et l’occupant turc n’ayant pas tenue parole. Affrontant, en 1905, le Japon de l’empereur Mutsuhito, le tsar Nicolas II est rapidement débordé et doit retirer ses forces armées se situant dans les Balkans pour continuer la guerre. De ce fait, Isa Boletini est libéré de Turquie en 1906. Lorsqu’il apprit la raison, il aurait dit : « Dieu m’a envoyé le Japon en aide, il cassa la tête au Muscovite, et la possibilité m’a été donnée de rentrer dans ma mère patrie. » Le Sultan ne veut pas le laisser partir pour autant et lui propose le titre de Bej (Pasha) en échange. Isa reste néanmoins décidé et lui rétorque : « Je vous remercie pour l’attention que vous me portez, cela dit, Boletini avec ses cailloux et sa verdure reste pour moi bien plus beau que votre Istanbul. »

En novembre 1912, Isa Boletini devient la tête d’affiche des représentants du Kosovo lors de l’indépendance albanaise à Vlorë et l’un des principaux fidèles d’Imail Qemali. D’ailleurs, celui-ci lui propose le ministère de la défense, mais l’offre est poliment refusée : « Non Ismail, malgré que je sois flatté, il faut un homme cultivé à ce poste. » Après ces quelques mots, il lui recommande alors Mehmet Pashë Deralla pour la fonction. Le président du jeune état tient tout de même à lui donner un poste et le nomme général de la première garde de l’armée albanaise qui livrera entre autres plusieurs batailles au sud du pays pour protéger les nouvelles frontières.

En tant que membre de la délégation albanaise et représentant de l’armée nationale, il se rend, en 1913, à Londres, accompagné d’Ismail Qemali, de Luigj Gurakuqi et d’autres hommes pour s’opposer à la volonté des grandes puissances de démanteler l’Albanie. De personnalité assez simple, mais tout de même atypique, Isa Boletini fait une forte impression auprès des politiciens britanniques. A titre d’illustration, voici une anecdote de l’historien Edwin Jacques. Au moment où Isa s’apprête à rentrer dans les locaux du ministère des affaires étrangères, un policier chargé de la sécurité lui demande de retirer son pistolet de sa ceinture et de le déposer. N’ayant pas d’objection, il obéit sans broncher. Une fois les discutions finies il retourne récupérer son arme lorsque le ministre des affaires étrangères, Sir Edward Grey, l’interpelle en riant et lui dit : « Général, demain les journaux pourront écrire, que vous, celui dont même Mahmut Shefqet Pasha n’a pût désarmer, l’avez été à Londres. » Sans se retourner, Isa Boletini lui répond alors avec un léger sourie « Non, non, à Londres non plus » et sort un deuxième révolver qu’il gardait caché. Aubrey Herbert, diplomate britannique parlant aussi bien le français, l’italien, l’allemand, le turc, l’arabe, le grec et l’albanais que l’anglais a notamment décrit Isa Boletini comme le Robin des bois des Albanais.

Décès

Après la Conférence de Londres en 1913 où toutes les grandes puissances de l’époque se sont réunies, le Kosovo a été attribué à la Serbie et cela malgré toutes les promesses faites aux Albanais quelques semaines auparavant. En 1915 ensuite, le Monténégro obtient Shkodër avec l’aide des puissances occidentales. Révolté, Isa Boletini décide alors de s’y rendre, en janvier 1916, pour organiser une révolte. Les Français, qui avaient déjà installé une ambassade afin de créer des liens diplomatiques avec les Monténégrins, conseillent à Isa Boletini de se rendre à Cetinjë pour qu’il obtienne un visa de leur ministre des affaires étrangères et qu’il soit ensuite envoyé vers un pays neutre pour défendre la cause de son pays. Informés de la nouvelle, le ministre de la guerre, le général Veshoviq, le commandant général Janko Vukotiqi et le ministre des affaires intérieures Plamenak organisent un guet-apens, à Podgoricë, aux environs de la rivière de Ribnicë, et l’assassinent. Isa Boletini meurt ainsi, le 23 janvier 1916, aux coté de deux de ces trois fils, de ses deux neveux et de trois autres proches.

Conclusion

De l’âge de dix-sept à cinquante-deux ans, Isa Boletini consacra son existence et celle de sa famille au combat pour la liberté. Sa mort fut de ce fait à l’image de sa vie puisqu’il décéda l’arme à la main.

Ses nombreux combats, aussi bien militaires que politiques, lui valurent de recevoir la reconnaissance et l’admiration d’un grand nombre d’individus. Que ce soit en Albanie, en Turquie, en Autriche-Hongrie, en France, en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis son nom reste celui d’un grand homme ayant fait passer ses convictions avant ses propres intérêts. Sa phrase : « Je ne suis pas sorti de mes montagnes pour mon bien-être, mais pour celui de ma patrie et de mon peuple. » reflète parfaitement cet état d’esprit. De nos jours, de nombreux quartiers, rues, places ou écoles portent son nom. Ce fut également le cas d’un bataillon de l’armée albanaise installé en Irak de 2003 à 2008. Qui plus est, un buste à son effigie repose au Musé historique de Londres avec en légende « Le général au chapeau blanc ». Pour terminer, en 2004, tout comme Adem Jashari, Hasan Prishtina et Bajram Curri, il reçu, à titre posthume, l’ordre suprême de « héro du Kosovo ».

Néanmoins, un goût un peu amer vient à nous lorsque nous découvrons les sacrifices qu’il a fait pour défendre sa région d’origine du joug étranger et que nous observons sa situation actuelle. Comme vous pouvez le constater dans notre article sur Mitrovica, une grande partie de la ville échappe aujourd’hui entièrement à l’autorité albanaise. Les bustes, les statues ou les noms de quartiers représentent un très bel hommage car ils permettent de ne pas oublier. Nous sommes toutefois en droit de nous demander s’il ne serait pas préférable d’honorer sa mémoire en ne réduisant pas en miettes ses nombreux efforts en faveur des terres albanaises.

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