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Gjergj Kastrioti Skenderbeu

Gjergj Kastrioti : Héros albanais et européen

Principalement connu pour avoir été le héros de la nation albanaise, Gjergj Kastrioti, dit Skanderbeg, fut aussi le héros de certaines nations occidentales. Beaucoup moins connu sous cet aspect, il contribua pourtant grandement à la défense de l’intégrité territoriale de l’Europe face au joug du grand ennemi Ottoman s’accaparant tout sur son chemin. Il fut le fer de lance de ce mouvement et combattu aux côtés d’Alphonse V d’Aragon, dit le Magnanime, et participa étroitement à la politique étrangère de quatre Papes romains.

Qui était cet homme ? Quel est son parcoure de vie ? Et surtout, comment réussit-il à protéger l’Occident de l’Orient ?

Né en 1405, il est le fils du seigneur de Krujë et de la moyenne Albanie s’étendant de Tirana jusqu’à Prizren. Son père Gjon Kastrioti est le premier de la famille à être confronté aux Ottomans aux environs de 1385. Quatre ans plus tard, lors de la bataille de la plaine du Kosovo, les Ottomans triomphent dans les Balkans, mais la forteresse familiale résiste encore jusqu’en 1415. Pour les inciter à  ne pas se rebeller, les nouveaux peuples envahis doivent alors livrer en otage le plus jeune de leurs fils. Gjergj Kastrioti fut ainsi envoyé à la cour du Sultan et reçu une éducation ottomane. Stefan, fils de Lazar prince de Serbie, subit le même sort en rejoignant les troupes ottomanes en tant que Vassal. Sa sœur, Olivera Lazarevic, sera même donnée en mariage à Bayezid Ier, fils de Murad Ier, en échange de l’autonomie de la Serbie. Notons que le prince Lazar fut tué en combattant contre l’armée turque dirigée par Murad Ier. Cette méthode était donc un moyen de chantage de l’occupant, mais pas seulement. C’était également un procédé d’assimilation douce.

Aujourd’hui encore, malgré les progrès de la recherche historique, il est toujours difficile de faire un portrait exact de la vie de Gjergj Kastrioti. D’après les études les plus récentes des historiens albanais, alors qu’il était âgé d’une dizaine d’années, il aurait été pris en otage, aux alentours de 1415, lors de la chute du fief familiale et envoyé à Edirne. Les Ottomans lui prodiguèrent une éducation turque et musulmane. Ils l’initièrent à l’art du combat lors d’une formation militaire qu’il eut l’occasion de mettre en pratique sur des champs de batailles en Asie mineure ou dans les Balkans. Cette période aurait duré un peu plus de dix ans. En 1426, il devient spahi, en Albanie, pour le compte du Sultan. Son secteur d’activité recouvre une partie du royaume paternel, mais pas seulement. En 1437, il monte en grade et devient subash (gouverneur) de Krujë. A cette occasion, il rejoint le château familial et en profite pour prendre la direction de la région. N’ayant jamais oublié ses origines albanaises et les batailles menées par son père contre l’envahisseur ottoman, avec l’aide de son frère Stanish, il conclue un accord de solidarité avec la république de Venise et celle de Raguse (Dubrovnik) en cas de confiscation de leur domaine par le Sultan. Soudainement, une nouvelle promotion s’offre alors à lui quelques mois plus tard, et il obtient de ce fait le rang de sandjak bey à Nikopol. Ce poste lui octroie un statut de petit seigneur étendant son autorité sur toute une région (le sandjak). Mais pourquoi cette nouvelle promotion ? Est-ce dû uniquement à son talent de dirigeant et à son charisme qui lui valu le titre de Skenderbey (seigneur Alexandre), ou était-ce une manœuvre politique dans le but de l’éloigner à nouveau de son peuple ? Certains historiens penchent plutôt sur cette deuxième option. L’État ottoman commençait à se douter des nouvelles alliances menées par Gjerg Kastrioti et il devenait urgent de l’en détourner. Gjergj Kastrioti se retrouve par conséquent à nouveau loin de son fief de Krujë. Néanmoins, en 1443, il profite de la fin de la bataille de Nish pour abandonner son poste auprès du Sultan. Accompagné d’environ trois cent cavaliers albanais, il retourne en Albanie pour réunir les princes des différentes régions du pays et les montagnards encore libres dans le but de tenir tête au grand Empire ottoman et à terme le chasser hors du territoire.

Revenons toutefois sur les détails de cette révolte et sur cette prise de position à l’encontre de la Sublime Porte. Détenteur d’un talent militaire et d’importantes facultés de stratège, Gjergj Kastrioti servit le Sultan et ses intérêts pendant presque trente ans. Toutefois, il n’oublia jamais le sort subit par son père et ses frères, morts en défendant leur Patrie. Il s’évertua donc à venger leur mémoire en se retournant contre leur bourreau. Pour ce faire, il savait qu’il lui faudrait galvaniser ses troupes en les rendant fières de leur appartenance et en les habitant d’un seul et unique objectif, LA LIBERTÉ. Sa formule « Je ne vous ai pas apporté la liberté, je l’ai trouvée ici parmi vous » incarne à merveille cette volonté. Très rapidement, il se créa un bataillon de près de vingt mille hommes sur tout le territoire de l’Albanie ethnique. Possédant une armée bien plus nombreuse, Murat II était pourtant bien conscient de son impuissance à vaincre son ancien sandjak bey et lui offrit de coopérer. La proposition fut rejetée. En 1450, exacerbé par l’insoumission de Gjergj Kastrioti, le Sultan décida de mener lui-même ses troupes au combat. Il se heurta cependant à de grandes difficultés et essuya une lourde défaite suite à laquelle il mourut sur le chemin du retour pour Istanbul. Son fils, Mehmet II, reprit le flambeau et, à l’exemple de son père, s’attacha par tous les moyens à renverser celui qu’ils ont surnommé Skanderbey. Malheureusement pour lui, comme son père il rencontre et subit d’innombrables défaites. C’est la raison pour laquelle, en 1461, se rendant compte que son acharnement ne le mènera nulle part, il octroie le titre de Seigneur d’Albanie à Gjergj Kastrioti. En 1466 et 1467, Mehmet II se risque à nouveau à prendre le siège de Krujë, mais ses efforts seront vains.

Outre pour la défense du territoire national, le combat mené par Gjergj Kastrioti a également eu son importance pour la défense du territoire européen. Le Sénat vénitien disait au Pape : « Si, que Dieu nous protège, le littoral albanais est occupé, il ne restera plus à l’ennemi qu’à passer en Italie dès qu’il le jugera opportun, pour le plus grand mal de la chrétienté. ». En conséquence, Alfonse le Magnanime, roi de Naples, appuya Gjergj Kastrioti en lui apportant une aide financière ainsi que matérielle. Quatre papes (Nicolas V, Calixte III, Pie II et Paul II) participèrent étroitement à sa politique de guerre en le soutenant. Comme mentionné dans la déclaration du Sénat vénitien au Pape, Gjergj Kastrioti était le dernier rempart de la chrétienté. C’est pourquoi, il reçu le titre d’Athleta Christi (athlète du Christ) de leur part. Pour ce qui est du Sénat Vénitien, son rôle n’était jamais très clair. Officiellement il soutenait le combat à l’encontre de l’Empire ottoman, mais ne se retenait pas de commercer avec lui lorsque les intérêts financiers faisaient apparition. Cela même en cas de menace pour d’autres puissances européennes. Voulant conquérir l’Albanie, la république de Venise alla jusqu’à mettre la tête du dirigeant albanais à prix, alors que sans lui, elle aurait probablement été réduite sous domination ottomane. Gjergj Kastrioti fut alors forcé à mener parallèlement une stratégie diplomatique et politique en même tant que la stratégie de guerre. D’un coté, les attaques du front ottoman devenaient de plus en plus menaçantes, de l’autre les alliés européens n’étaient pas d’un très grand secours. Pire, certains lui mettaient des bâtons dans les roues. Entre 1466 et 1467, Mehmet II proclama le Djihad et envoya 150’000 soldats pour éliminer de manière définitive la résistance albanaise. Heureusement, les montagnes du nord de l’Albanie constituaient un passage difficile à traverser et Gjergj Kastrioti développa une tactique de guérilla en attaquant les convois de ravitaillement, les renforts et les arrières de l’armée ottomane. Tel Alexandre le Grand lors de la bataille de Gaugamèles en 331 av. J.C., malgré son infériorité numérique, allant de sept jusqu’à vingt fois moins grande que celle de l’ennemi lors de certaines batailles, il sut utiliser en sa faveur les qualités et les défauts de l’armée ottomane.

La lutte se poursuivit de la sorte jusqu’en 1468, année de la mort de Gjergj Kastrioti d’une forte fièvre. Les Albanais, dirigés à présent par Lekë Dükagjini, parvinrent à perpétuer le combat de leur ancien leader durant douze années encore après avoir subis cinq sièges. De toute évidence, Gjergj Kastrioti fut le grand héros de l’Albanie, son pays d’origine, mais aussi celui de toute l’Europe. Henry Wadsworth Longfellow, poète américain, dédia un poème à sa gloire, Michel de Montaigne un essai, Pierre de Ronsard une chanson et Antonio Vivaldi un opéra éponyme. Les soldats de l’Empire ottoman, le considérant comme un des plus grands guerriers qu’ils aient connus, allèrent jusqu’à dérober ses ossements à l’intérieur de son tombeau à Lezhë pour en faire des talismans qui leur porteraient bonheur. Aujourd’hui, nous pouvons apercevoir dans un certain nombre de pays européens (France, Belgique, Italie, Suisse) des statues (1) à son effigie ainsi que de nombreuses rues (2) portant son nom, mais triste est de constater que peu de personnes connaissent son histoire et sont capable de nous dire qui il était.

 

1. Genève (à coté de l’OMC au bord du lac), Rome (Piaca di Skanderbeg), Schaerbeek (Bruxelles, Belgique, au square Prévost Delaunay), …

2. Place Skanderbeg (Paris, XIXe, quartier Pont de Flandre)

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