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L'écriture-la langue-la littérature Albanaise

Les Albanais, peuple dont on ignore encore beaucoup, donnent souvent une impression de culture littéraire et historique quelque peu pauvre. Pour cause, la méconnaissance de ces derniers règne dans la grande majorité des nations de ce monde. Cependant, la réalité est toute autre. En dépit de sa proximité avec les Grecs et les Romains, ce peuple a su garder, grâce à une tradition orale millénaire, ses propres caractéristiques et les transmettre de génération en génération et de village en village. De plus, à de nombreuses reprises, les Albanais ont été dirigés par de grands intellectuels nourris d’une impressionnante curiosité sur le monde extérieur et le savoir universel tout en étant directement concernés par le destin de leur Patrie. Ces différents individus, ont été les grands porteurs de la renaissance nationale et ont défendu, par leurs actes et leurs écrits, la cause albanaise face aux nombreux envahisseurs tentant de les asservir.

Qui étaient ces hommes ? De quoi traitaient-ils dans leurs écrits ? Et surtout, qu’apprenons nous de cette mystérieuse nation ?

XVème au XVIIème siècle
La littérature albanaise prend naissance au XVème siècle avec le plus ancien texte trouvé datant de 1462. Néanmoins, certains affirmeraient que l’albanais a sans doute été écrit dès le XIVème siècle. Dans le contexte d’une Albanie fraîchement envahi par l’Empire ottoman, un grand nombre d’érudits font apparition pour s’y opposer. Leurs écrits relatent des faits sociaux de l’époque et de l’histoire albanaise qui jusque-là était transmise de manière orale. La langue dans laquelle ils écrivaient était au départ le latin. Cela s’explique par le fait qu’une grande majorité de ces auteurs étaient des moines catholiques et qu’ils tentaient de faire connaitre l’histoire et la culture albanaise aux différentes nations issues de l’Empire romain. Frang Bardhi, par exemple, est l’auteur d’un dictionnaire latin-albanais de plus de 8’000 mots publié en 1635. Nous pouvons également trouver une interprétation en albanais de l’Evangile par Gjon Buzuku datant de 1555. Par ailleurs, il ne faut pas oublier non plus Lekë Matrenga, Pjetër Budi ou encore Pjetër Bogdani qui sont de grands symboles de cette période. Dans un autre registre, Marin Barleti, humaniste, historien et écrivain, rédigea, en 1504, un livre sur le siège de la ville de Shkodra par l’Empire ottoman.

XIXème et XXème siècle
Cet incroyable élan de richesse littéraire s’éteindra ensuite, malheureusement, durant près de deux siècles sous la domination ottomane. Une grande partie de l’élite intellectuelle s’enfuyant en Italie et l’autre se soumettant à l’ennemi, pour ne pas avoir à subir ses représailles, il ne restait alors guère d’individus pour s’exprimer. Ce ne sera qu’à partir du début du XIXème siècle lorsque le déclin de l’Empire s’amorce que nous assisterons à la renaissance de la littérature albanaise. Le siècle des Lumières, la Révolution française ainsi que les mouvements romantiques européens inspireront considérablement les écrivains albanais. C’est également à ce moment-là que commence à se structurer un mouvement en faveur de l’indépendance. En 1878, sous la direction d’Abdyl Bey Frashëri et de plusieurs grands autres intellectuels, la Ligue de Prizren est fondée. Fan Noli, né en 1882 et mort en 1965, témoigne parfaitement de ces avancées. Il était un extraordinaire érudit maitrisant de nombreuses langues comme l’hébreu, le sanskrit, le turc, le français, l’anglais et l’allemand. Cela lui a d’ailleurs permis de traduire en albanais les œuvres de certains auteurs comme Shakespeare, Cervantès, Dante, Poe, Baudelaire, Hugo et Ibsen. Son talent ne se limitait pourtant pas à cela. Il était aussi poète, dramaturge, chroniqueur politique, critique littéraire, musicien et acteur en Egypte. Il fut aussi chef du gouvernement d’Albanie en 1924. Les écrivains albanais de la renaissance étaient donc revendicatifs et avaient pour objectif de s’engager afin de donner de l’espoir au peuple en restaurant la fierté et la dignité nationale à travers les différentes qualités chevaleresques (comme la bravoure, l’hospitalité, la « besa » (parole donnée), le sens de l’honneur, le strict respect des coutumes…) dont faisait preuve les descendants du pays des aigles. Bien évidemment, nous nous rendons facilement compte de l’exagération de toutes ces différentes vertus qui leur étaient octroyées. Cependant, la convoitise et l’invasion du pays par ses voisins justifiaient ce regard embellis donné à la masse populaire. De plus, il fallait montrer aux nations voisines que les nouveaux Illyriens ne sont pas à dénigrer. Bien au contraire !

De part leur passé historique, les Albanais sont une partie intégrante et incontournable de l’histoire de l’Europe. Preuves à l’appui, cette nation a donné plusieurs femmes et hommes de grandes renommées aux différents Empires de ce monde : Quatre Papes, vingt-quatre Empereurs romains, dix-sept hommes d’état de l’Empire ottoman (Egypte, Syrie, Liban, Grèce, Bosnie-Herzégovine, …), ainsi que de nombreux philosophes, humanistes et défenseurs de la liberté. Voilà la vision que voulaient donner ces écrivains à travers la littérature albanaise. Vous pourrez vous en apercevoir en lisant les nombreux poèmes de Naim Frashëri tels que« La véritable aspirations des Albanais » publié, en 1886 à Bucarest, « L’histoire de Skanderbeg », en 1898, « Notre langue », « Toi Albanie me donne de l’honneur », etc.… Toutefois, pour éviter de tomber dans l’angélisme et pour faire changer les mentalités, certains auteurs n’hésitaient pas à critiquer en disant ce qu’ils pensaient. C’était entre autre le cas de Pashko Vasa avec « Albanie, pauvre Albanie ». Ce poème défendait l’idée d’une union nationale forte passant avant quelconque opinion politique ou spirituelle. Également, de ce même auteur, « La vérité sur l’Albanie et les Albanais », en 1879, à Paris, « Bardha de témal, scènes de la vie albanaise » publié sous le pseudonyme Albanus Albano pour ne pas être inquiété par l’Empire ottoman.

Figure importante de cette période, Faik Konica, né en 1875, est l’un des grands génies albanais de son temps et a vécu et étudié dans de nombreux pays autres que le sien. De ce fait, en plus de l’albanais, il a eu l’opportunité d’apprendre plusieurs langues comme le turc, le français, l’allemand, l’anglais, l’italien, le latin, le grec, l’hébreu, le sanskrit et l’hindou. Son goût prononcé pour la culture occidental l’amena à rencontrer Guillaume Apollinaire, de qui il fût le mécène, dans un des grands salons d’Europe qu’il fréquentait. Ils correspondront ensemble durant de longues années et se lieront d’une grande amitié. Comme nombre de ses pairs albanais, Faik Konica a également fait de la politique dans le but de continuer à porter sa patrie en avant. Une de ses nombreuses fonctions aura notamment été de représenter l’Albanie en tant que diplomate à Washington. C’est d’ailleurs là-bas qu’il finira ses jours le 15 décembre 1942. Ses cendres ne seront rapatriées sur le sol albanais que quelques décennies plus tard lors de la chute du communisme.

Ensuite, nous pouvons également évoquer Migjeni le Rimbaud de la littérature albanaise. Il est l’un des poètes les plus talentueux et les plus étonnants de son époque. D’autant plus lorsqu’on découvre son jeune âge. Certains de ses contemporains ont dû patienter plusieurs dizaines d’années avant de connaître le succès. Lui, n’aura eu besoin que de 26 ans. L’âge auquel il est décédé. Ses poèmes étaient à l’opposé de ce qui se faisait à l’époque. Le « Réveil » était l’une des principales formules poétiques de la Renaissance nationale. « Réveille-toi pour te persuader de ta noblesse ! » chantaient les animateurs de ce mouvement. Migjeni disait en revanche « Réveille-toi pour prendre conscience de ta détresse ! ». Il était d’inspiration sociale et de courant dit progressiste. D’autre part, ce talentueux artiste se gardait de toute position politique dans ses écrits. Son travail devait être reconnu pour sa force poétique et non pour un quelconque engagement. Avec cela, il se dressait contre les lois rétrogrades de la famille, de la religion et de la société. Il portait un regard sarcastique sur le mariage et ses principes, mais ressentait beaucoup de compassion pour des femmes réduites à la prostitution. Certains affirment qu’il serait mort sans avoir connu les joies de l’amour charnel. Vous pouvez donc déceler dans son écriture certaines contradictions. Mais au fond, ce n’était peut-être que la révélation de sa propre vie.

XXème siècle
Plus proches de nous, au XXème siècle, sous le régime communiste d’Enver Hoxha, la doctrine marxiste mise en place par ce dernier régissait l’art et sa pensée sous toutes ses formes. La censure était omniprésente. Dès lors, les nombreux liens tissés par les écrivains albanais avec leurs homologues français, allemands et anglais, avaient presque entièrement disparus. Néanmoins, Ismail Kadare s’impose et parvient à faire redécouvrir l’Albanie et sa culture millénaire, au peuples occidentaux. A côté de lui, on peut également citer Jusuf Vrioni principalement connu pour avoir contribué au succès de Kadare en ayant traduit un grand nombre de ses livres en français, mais aussi pour avoir été ambassadeur d’Albanie à l’UNESCO. Sinon, s’impose aussi des auteurs comme, Dritero Agolli, poète, écrivain et journaliste ayant publié ses premières poésies à l’âge de 15 ans. Au même titre, Ylljet Alicka, Fatos Arapi, Shefki Hysa, Bilal Xhaferi ont également apporté leur contribution à l’édifice de la littérature albanaise du XXème siècle. Du côté des femmes, pour ainsi dire inexistantes jusque-là, nous pouvons citer Diana Çuli, Elena Kadare, Natasha Lako, Ornela Vorpsi et Suzana Zisi. Possédant un talent aussi bon, voire  plus grand que certains de leurs homologues hommes, elles participent à la richesse et à la diffusion de la littérature albanaise à travers l’Europe.

Voici donc en ce qui concerne les écrivains provenant d’Albanie. Cependant, malgré l’occupation yougoslave, il en existait également dans les autres régions albanaises de Macédoine et du Monténégro, où les Albanais représentent une forte minorité, et du Kosovo où ils sont plus de 90 %. A partir de 1915, le gouvernement yougoslave de l’époque eu recours à l’expulsion de nombreux Albanais du Kosovo, leur confisqua des terres afin de les repeupler par les Serbes et interdit l’enseignement de la langue albanaise en fermant plusieurs écoles. Jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale, les publications albanophones se faisaient donc clandestinement dans des revues telles que « la vois de la jeunesse », « La renaissance » ou « La vie nouvelle ». Esad Mekuli, avec son recueil « Pour toi », en 1955, deviendra l’œuvre référence durant un grand nombre d’années. A partir de 1960, la littérature se diversifie et les thèmes plus personnels se penchant sur les difficultés de la vie, le sens qu’on lui donne et sur les problèmes de communications entre les individus prennent le dessus. De plus, certains artistes n’hésitent plus à juger la bureaucratie, non sans risques, et la critique littéraire ou politique deviennent d’importantes institutions. Adem Demaçi illustre très bien cet état de fait. Écrivain et célèbre défenseur de la liberté ayant remporté le prix Sakharov en 1991, il a fait les frais de cette répression en ayant défendu par la parole et par l’écrit les droits les plus élémentaires des Albanais du Kosovo.

Arbëresh
Reste encore à traiter le cas spécifique et sociologiquement intéressant des Arbëresh. Ces derniers sont des Albanais qui lors de l’invasion ottomane, dans le but de préserver leur culture et de ne pas se soumettre à l’envahisseur, ont quitté le pays pour rejoindre l’Italie, au XV et XVIIème siècle, où l’environnement était bien moins hostile. Une fois là-bas, la résistance ne s’est toutefois pas éteinte. Dans ce but, Charles V, Roi de Sicile de 1516 à 1556, les installe au sud de l’Italie et poursuit en leur compagnie la bataille contre l’avancée des Ottomans. Depuis, les soldats du Roi de Naples et de la république de Venise, étaient habituellement fournis par la communauté Arbëresh du sud de l’Italie.  Ils ont également contribué à l’unité italienne en combattant auprès de Garibaldi. Aujourd’hui, ils sont traditionnellement regroupés dans dix provinces de sept régions différentes, soit les Pouilles, les Abruzzes, le Molise, en Campanie, le Basilicate, en Calabre et en Sicile. Leur présence là-bas, s’explique par les combats que plusieurs clans Arbëresh, menés par Gjergj Kastrioti ont livrés au côté d’Alphonse V d’Aragon, rois de Naples, en 1448, pour mater une rébellion montée par ses vassaux au sud de l’Italie. Ainsi, pour les remercier, il leur offrit des terres dans la province de Catanzaro en Calabre. En 1450 ensuite, après être intervenus en Sicile, et avoir contribué à la création du royaume des Deux-Siciles, ils s’installent à proximité de Palerme.

Bien qu’étant, de toute évidence, très bien intégrés à la société italienne et à son histoire, les Arbëresh n’ont pas pour autant délaissé leur culture d’origine. La littérature arbëresh est de ce fait incontestablement imprégnée de ce riche et tumultueux passé. Se bornant au départ à des traductions de textes religieux, de prières et de catéchisme du latin à l’albanais, elle passe ensuite à la poésie. Les auteurs de cette période, à l’instar de Jul Variboba, décrivent les villages arbëresh et témoignent de l’enrichissement de la langue ou des progrès de la versification. Tout comme leurs frères d’Albanie, du Kosovo, de Macédoine ou du Monténégro, il leur est également arrivé de produire des œuvres patriotiques. Vous pouvez effectivement le constatez chez Jeronim (Geronimo) de Rada ou Gavril Dara le Jeune. Aujourd’hui encore, l’origine albanaise de cette population est loin d’être enterrée. Elle s’exprime, entre autres, à travers la publication de nouvelles revues (Notre village, le Feu, le Réveil, la Ligne, organe du Cercle des écrivains et des artistes arbëresh) ou à travers la Radio-Skanderbeg. Qui plus est, dans certains villages, l’enseignement de l’albanais à l’école primaire est toujours en vigueur.

En somme, la littérature albanaise varie considérablement en fonction de sa provenance, son style ou son époque. Autrement dit, les thèmes abordés et le style adopté ne sont pas les mêmes selon le passé historique de la région. On a ainsi vu que la renaissance nationale s’est davantage poursuivie en Albanie que dans les autres régions étant sous colonisation de l’Ex-Yougoslavie. Ceci étant dit, la littérature albanaise possède ce fond commun provenant de son histoire et de son appartenance. En effet, que ce soit les romans d’Ismail Kadare, les écrits de Faik Konica, ceux de Naim Frashëri, Lekë Matrenga ou Gjon Buzuki, tous relataient ces légendes et ces folklores populaires, si importants et si révélateurs de la culture albanaise.

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