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Questions à Mathieu AREF, Docteur en Histoire et Civilisation de l’Antiquité

Ecrivain, érudit, humaniste, historien, scientifique et citoyen du monde parlant couramment l’albanais, le français, l’arabe, l’italien et l’anglais, Mathieu Aref a obtenu en janvier dernier un doctorat en histoire et civilisation de l’antiquité avec pour sujet de thèse « Recherches sur les Pélasges : à l’origine de la civilisation grecque ».

L’ayant rencontré, à Lyon, le dimanche 3 juin, lors de la conférence qu’il a tenue sur le thème « Pélasges et Grèce antique », nous avons saisi l’opportunité pour réaliser une interview vidéo et une écrite.

Passionné et généreux, c’est tout naturellement qu’il a répondu favorablement à notre demande d’interview et à nos questions que vous pouvez découvrir ci-dessous.

De parents Albanais, vous êtes né et avez grandi en Égypte avant de vous installer en France à l’âge de 23 ans. Que pouvez-vous nous dire de plus sur votre parcours de vie et sur votre famille ?

M.A. Mes parents sont nés en Albanie dans la région de Mat et précisément à Rremull, tout près de Burrel. Mon père a quitté l’Albanie en 1910. Orphelin de mère, sa sœur l’emmena avec elle au Caire où son mari albanais régissait un important domaine agricole. C’est elle qui l’éleva et s’occupa de son éducation. Ma mère arriva en Égypte en 1936 pour retrouver mon père. Nos parents ont voulu que nous fréquentions les meilleures écoles du Caire. Ils ont choisi des établissements scolaires de langue française. Après mes études secondaires au lycée français, j’ai poursuivi mes études supérieures à l’Académie des Beaux-Arts, section architecture (Leonardo da Vinci) au Caire. Le régime du colonel Nasser devenant de plus en plus sévère envers les étrangers, mes parents, mes frères, ma sœur et moi avions choisi la France pour y vivre. En effet, nous n’avions pas le choix puisque les portes de l’Albanie restèrent hermétiquement fermées depuis la fin de la seconde guerre mondiale en raison du régime communiste instauré par le dictateur Enver Hoxha qui avait banni les opposants et particulièrement les royalistes. Je suis arrivé à Paris en janvier 1961 et mes parents vers le milieu de 1963.

Jusqu’à la fin des années 1950, il y avait une importante communauté albanaise en Égypte. Ce phénomène était en partie lié au règne de la dynastie albanaise de Mehmed Ali qui gouverna l’Égypte de 1805 à 1952, lors de l’abolition de la monarchie et proclamation de la république sous l’autorité de Gamal Abdel Nasser. Que retenez-vous de votre jeunesse en Égypte et quels sont aujourd’hui les liens entre ce pays et les Albanais ?

M.A. Mon père fut un proche de la monarchie égyptienne dont la majorité de ses membres furent d’origine albanaise. Il a parlé en albanais avec le roi Fouad 1er (père de Farouk 1er, dernier roi d’Égypte) qui baragouinait encore quelques mots en albanais ! Je garde un souvenir extraordinaire de la vie que j’ai menée en Égypte durant mes vingt-trois premières années. Quant à la communauté albanaise en Égypte elle fut quantitativement et qualitativement exceptionnelle. Mon père y avait beaucoup d’amis dont les poètes albanais Çajupi et Asdreni, les familles Avramushi, Adhamidhi, Mitko ainsi que celle du roi Zog 1er, etc. Après l’avènement de la révolution égyptienne de 1952 sous Nasser et sa junte militaire nombreux sont les Albanais qui ont quitté le pays pour les USA, l’Australie ou ailleurs. Le peu d’Albanais restés en Égypte sont devenus égyptiens par la force des choses puisque ne pouvant émigrer dans des contrées aussi lointaines par manque de moyens ou parce que mariés à des Égyptiens ou Égyptiennes.

L’obtention de votre doctorat à l’Université de la Sorbonne (Paris IV) avec pour sujet de thèse « Recherches sur les Pélasges : à l’origine de la civilisation grecque » fait suite à plusieurs années de recherches historiques que vous avez menées et à quelques livres que vous avez publiés, dont les plus connus sont « Albanie (histoire et langue) ou l’incroyable odyssée d’un peuple préhellénique » et « Grèce (Mycéniens = Pélasges) ou la solution d’une énigme ». Concrètement, pour que tout le monde comprenne, quelle est l’idée défendue par votre thèse ?

albanie-ou-l-incroyable-odyssee-d-un-peuple-prehelleniquegrece-myceniens-pelasges-ou-la-solution-d-une-enigme-1M.A. L’idée défendue dans ma thèse est très simple. Elle consiste à rétablir une vérité historique, celle des Pélasges, et à réhabiliter l’un des plus anciens peuples européens. Il y a un très grave malentendu voire hiatus chez les savants et universitaires modernes. Ils ont occulté l’historicité et le rôle essentiel joué par les Pélasges dans l’aire balkano-égéenne et en Asie Mineure. Ces Pélasges sont pourtant à l’origine de nos deux plus grandes civilisations européennes : la grecque (via l’ethnie pélasgique : Pélasges, Phrygiens, Thraces, Troyens, Illyriens, etc.) et la romaine (via les Étrusques). Il est paradoxal de constater que tous les auteurs antiques (sans exception) ont considéré les Pélasges comme les prédécesseurs des Grecs et non leurs ancêtres et surtout comme les initiateurs de leur civilisation alors que la plupart des auteurs modernes les ont considérés comme un peuple évanescent, disparate et ayant disparu sans laisser la moindre trace !

Qu’est-ce qui était déjà communément admis sur les Pélasges et qu’est-ce que vos recherches vous ont permis de découvrir ou de démontrer ?

M.A. Ma réponse précédente répond en partie à votre question. J’ajouterai seulement qu’après une quarantaine d’années d’études et de recherches et une soumission de thèse à la Sorbonne, je n’ai fait qu’apporter une argumentation probante, des analyses approfondies, une documentation riche, des références irréfutables et confirmer tout ce qui a été dit sur les Pélasges par les plus anciens auteurs grecs. Nous avons tous sous les yeux les mêmes textes antiques et pourtant certains auteurs modernes n’arrivent toujours pas à y déceler le rôle essentiel joué par les Pélasges dans la formation de la civilisation grecque !

Étant donné le manque de sources épigraphiques sur les Pélasges, quelles sont les sources ou les moyens que vous avez eus à disposition pour démontrer scientifiquement la pertinence de votre thèse ?

M.A. Tout d’abord quand on étudie un peuple l’on n’a pas toujours besoin d’épigraphies ou d’une écriture propre pour prouver l’existence ou l’historicité de celui-ci. Les écritures sont relativement récentes dans le monde : la sumérienne apparut vers 3300/3200 avant J-C., l’égyptienne vers 3100/3000 avant J-C., l’akkadienne vers -2000, le linéaire A crétois vers -1750, le protosinaïtique vers -1500, l’écriture chinoise -1400, l’ougaritique -1300, l’alphabet dit phénicien en Grèce/Étrurie vers -800/-700 (mais le grec n’a été écrit qu’au milieu du VIe s avant J.-C. avec l’apparition des poèmes épiques), l’hébreu vers -600, le latin n’a été écrit qu’au IIIe s avant J-C., etc. Il a existé des sociétés n’ayant pas adopté l’écriture, mais dont la tradition « orale » a été longue et importante comme celles de certaines civilisations d’Amérique précolombienne ou d’Afrique subsaharienne. La notion de Protohistoire a été introduite pour les populations ne possédant pas elles-mêmes l’écriture, mais qui sont mentionnées par des textes émanant d’autres peuples contemporains. C’est le cas des Pélasges qui ont eu une très longue tradition orale qui a été perpétuée par les aèdes ou rhapsodes et que l’on retrouve particulièrement dans l’Iliade et l’Odyssée ainsi que dans les légendes récupérées par les Grecs. Ces derniers à leur arrivée dans les Balkans et particulièrement dans le Péloponnèse (appelé auparavant « Pélasgie ») ont adopté et assimilé la civilisation des vaincus. C’est pourquoi ils ont créé le « Déluge de Deucalion » (le Noé grec !) celui qui devait détruire tout ce qui existait « auparavant » pour créer un autre monde devenu, comme par enchantement, celui des Grecs. En effet « Hellên » le fils de ce Deucalion est à l’origine de l’émergence des « Hellènes » (Achéens, Doriens, Éoliens, Ioniens). Nous n’avons donc pas besoin d’épigraphies ou d’écriture pour prouver l’existence des Pélasges qui sont abondamment mentionnés par tous les auteurs antiques. En outre les Pélasges ont laissé des traces archéologiques et une longue tradition orale : constructions mégalithiques dites aussi cyclopéennes, les fortifications de Mycènes, Corinthe, Pylos et le mur d’enceinte de l’Acropole d’Athènes (le pelargicon) et surtout leur langue que l’on retrouve dans les épopées dites homériques et perpétuée dans la langue albanaise actuelle (via le thraco-illyrien). En dehors des études et recherches historiques, archéologiques ou mythologiques mes ouvrages se basent également sur d’autres disciplines scientifiques dont la paléontologie, la préhistoire, l’anthropologie et l’ethnolinguistique. Voilà comment l’histoire grecque est jonchée de contradictions, de manipulations manifestes, de contrevérités et d’erreurs diverses. Quant à mes sources elles comprennent les textes des plus anciens auteurs grecs des trois époques de la culture grecque : archaïque, classique et hellénistique. J’ai également eu recours à diverses sources plus récentes (du XVIIe siècle à nos jours) regroupant des auteurs de plusieurs disciplines scientifiques en France et à l’étranger.

Lors de vos premières publications sur ce sujet, plusieurs personnes vous ont attaqué avec véhémence en essayant de discréditer votre personne et vos théories. La science serait-elle devenue une religion à laquelle il faut croire sans jamais se poser de questions sur le communément admis ?

M.A. Bien évidemment quand on entreprend une telle étude sortant des sentiers battus voire iconoclaste l’on ne se fait pas beaucoup d’amis et l’on s’attire les foudres de ceux qui n’acceptent pas la contradiction, ceux qui n’admettent pas qu’on remette en cause le « communément admis » et ceux qui s’obstinent à rester d’incorrigibles sceptiques. Sans parler de certains contestataires tendancieux voire des nationalistes invétérés ou certains personnages médisants qui n’ont d’égal que leur ignorance et leur sottise.
Ma thèse sur les Pélasges n’est pas une théorie fantaisiste sans queue ni tête. Là, il ne s’agit pas d’élucubrations, de déductions fortuites, de spéculation, de passion, d’idéalisme ou d’opinion tendancieuse. Les thuriféraires du communément admis aimeraient qu’il en soit ainsi. Malheureusement pour eux depuis mon premier livre paru en 2003 j’attends toujours la preuve du contraire. Quand on est un scientifique et quand on n’est pas d’accord la moindre des choses est d’apporter des arguments probants, fiables et vérifiables afin de mettre à mal le fond même de ma thèse. Bien sûr on est en droit de s’interroger ou, comme vous le dites, se poser des questions sur le communément admis. Je pense que l’on doit se poser des questions sur ce que l’on a appris à l’université ou dans les manuels spécialisés voire s’interroger sur mes ouvrages. Mais avant de s’interroger sur les fondements de ma thèse voire la quintessence même de mes livres il faut au préalable se donner la peine de compulser en profondeur tous mes écrits afin d’y trouver les réponses adéquates. Les plus anciens auteurs grecs ont schématiquement dit la même chose que moi car je n’ai fait qu’exploiter, développer, analyser, approfondir, enrichir, apporter des preuves supplémentaires, conforter voire parfois infirmer leurs écrits.
Vous-vous interrogez sur la science comme si, pour certains, elle pourrait devenir une religion. La science n’est pas une religion et ne le sera jamais. Dans une religion il s’agit de croyance, de dogme, de pratiques, de rites qui régissent le rapport entre l’homme et le sacré. La science, quant à elle, n’est pas un dogme et encore moins une religion. Elle constitue un ensemble cohérent de connaissances relatives à des catégories de faits, d’objets ou de phénomènes obéissant à des lois et vérifiées par des méthodes expérimentales. C’est donc quelque chose de palpable, de concret et de mathématique si j’ose m’exprimer ainsi.

À quoi est due la mise à l’écart de la piste pélasgique dans les recherches menées jusqu’à présent ?

M.A. Ayant déjà répondu subsidiairement à cette question, je vais simplement ajouter que faute d’avoir considéré les Pélasges comme un peuple ayant joué un rôle essentiel dans l’éclosion de la civilisation grecque, les auteurs modernes les ont complètement occultés. Enfin, en 1952 lors du déchiffrement du linéaire B (considéré comme ayant été de l’ancien grec) par Ventris et Chadwick, tous les universitaires du monde ont cessé de parler ou d’effectuer des études et recherches sur les Pélasges. Voilà où nous en sommes aujourd’hui. J’ajoute enfin que la multiplication d’ouvrages de vulgarisation sur la question pélasgo-illyro-albanaise qui, loin d’avoir la rigueur et le sérieux des études universitaires, font plutôt semer le doute, la perplexité et le trouble dans l’esprit des nombreux lecteurs albanophones : ils ne savent plus distinguer le vrai du faux. Cela est vraiment dommageable et finit par discréditer le sérieux des ouvrages réalisés dans un cadre universitaire.

Vous avez fait plusieurs études comparatives et concordances linguistiques dans vos différentes recherches. Notamment entre le dialecte guègue de la langue albanaise et le pélasgique. Dites-nous en plus.

M.A. Il me sera difficile ici de parler longuement des concordances linguistiques pélasgo-albanaises et particulièrement du dialecte gheg qui conserve le plus ancien substrat pélasgique. Il faut simplement savoir, comme je le démontre tout au long de cette interview, qu’il n’y a plus de doute pour affirmer que la langue albanaise est issue du thraco-illyrien lui-même descendant directement du pélasgique ancien. À ce sujet il faut se référer à mon premier livre (« Albanie -Histoire et langue- ou l’incroyable odyssée d’un peuple préhellénique »). La publication prochaine de ma thèse comportera un nouveau lexique spécialement consacré aux concordances linguistiques pélasgo-albanaises.

La civilisation des Pélasges avait donc une langue, une culture et des traditions qui lui étaient propres. Possédaient-elle un alphabet et en reste-t-il des traces ?

M.A. Nous venons de constater que les Pélasges possédaient une langue, une civilisation, une culture, des traditions et des légendes que les Grecs ont trouvées lors de leur conquête du pays qui allait devenir la Grèce. Ils ont donc adopté, d’autres diront usurpé, la civilisation des vaincus. Quant à l’alphabet dit « phénicien » (consonnes, au départ, et auxquelles il a été ajouté des voyelles) il suscite beaucoup de controverses. Mais de nombreux auteurs antiques ont parlé de « Lettres pélasgiques » qui furent appelées « lettres phéniciennes » (phoinikeia gramata) puis « alphabet phénicien ». C’est ce qu’affirment certains auteurs antiques dont Eschyle, Tite-Live, Tacite, Pline l’Ancien ou Diodore de Sicile. Ce dernier atteste que ce sont les Phéniciens qui l’ont pris aux Pélasges pour le transmettre ensuite aux Grecs. Il rapporte également que Linos, Orphée et Pronapidès (ces deux derniers sont considérés par Diodore comme les maîtres d’Homère) écrivirent en « lettres pélasgiques ». Parmi les auteurs modernes, il faut citer, à ce sujet, le grand historien Gustave Glotz qui affirmait que les Phéniciens ont pris l’alphabet aux Pélasges de Crète, l’ont ramené chez eux en Phénicie et l’ont finalement transmis aux Grecs lors de leur arrivée en Grèce. Les Grecs se sont évertués à faire disparaitre tout ce qui provenait des Pélasges. Les traces de cet alphabet se remarquent aujourd’hui encore puisque l’étrusque, le grec, le latin et les langues romanes (d’origine latine) en sont directement issues.

Quelles sont les influences du pélasgique sur le grec, le latin et les autres langues actuelles d’Europe et des Balkans ?

M.A. Si nous suivons scrupuleusement la piste pélasgique l’on s’apercevra aisément que les Pélasges sont à l’origine de nos deux plus grandes civilisations : la grecque via les Pélasges et la romaine via les Étrusques autre ethnie pélasgique. Il y a donc un phénomène de cause à effet car qui dit « civilisation et culture » dit forcément « langue ». Ce n’est pas parce qu’il n’existe pas un écrit spécifique ou une épigraphie typiquement pélasgique qu’il faille dire que les Pélasges n’avaient pas d’écriture. Nous venons d’observer qu’il a existé un alphabet pélasgique qui a été noyé dans ce que l’on a appelé alphabet grec ou phénicien. La civilisation et la culture grecques sont tributaires de celle des Pélasges qui ont précédés les Grecs dans ce que l’on appela par la suite « Grèce ». Comme cette langue pélasgique fut l’une des plus répandues dans tout l’espace européen voire l’Asie Mineure occidentale, il est tout à fait normal que l’on retrouve ici et là des traces linguistiques laissées par les ethnies pélasgiques lors de leur passage ou installation définitive dans telle ou telle région d’Europe. L’on retrouve cette influence pélasgique de l’Atlantique à la mer Noire voire vers la mer Caspienne. Strabon et Ptolémée affirment qu’il existait à leur époque (1er et 2ème siècles après J-C.) dans le Caucase des « Albaniens et des Ibères ». Les Arméniens sont issus d’une tribu pélasgique les « Phrygiens ». Les celtes selon la légende (qui n’en est pas vraiment une) étaient un peuple « frère » avec les Illyriens et les Gaulois. C’est pourquoi les druides (mot issu du pélasgique ancien « dru » qui signifie « chêne ») eurent comme symbole le « chêne » adoré par les Pélasges. Enfin, c’est pourquoi j’ai interprété de très nombreux mots basques grâce à l’albanais. Quant à la langue slave ou bulgare elle n’apparut dans les Balkans que vers le VIIe s après J-C. et ne fut écrite (alphabet cyrillique issu du grec) que vers le IXe et Xe s après J-C. Cette langue a subi l’influence de la langue des pays illyriens occupés et soumis par les hordes Slaves à partir du VIIe s après. Quant à la langue hongroise elle est d’origine finno-ougrienne (venant des contreforts asiatiques de l’Oural comme le finlandais et l’estonien). Les Hongrois apparurent dans les Balkans vers le Xe/XIe s après J-C. Ils ont également occupé un pays illyrien appelé « Pannonie ». Quant aux Slaves ils viennent d’Asie centrale (Harvats, Sorabs, etc).
Mais de grâce, que l’on ne dise surtout pas que l’albanais explique toutes les langues d’Europe voire du monde ! Il ne faut pas succomber dans des analyses extrêmes voire farfelues ainsi qu’à la mégalomanie ou l’excès de nationalisme. Il ne s’agit pas d’albanais mais de traces du pélasgique ancien qui sont à l’origine de la formation de certains idiomes ou dialectes anciens devenus des langues à part entière. En effet, si nous prenons le cas de la langue basque nous constatons qu’il s’agit d’un dialecte issu d’un ancien substrat ibérique. Or, les Ibères furent la branche ethnolinguistique la plus occidentale de l’émigration des Pélasges. Ces Ibères, isolés de leurs congénères Pélasges, ont fini, avec le temps, la promiscuité avec d’autres peuples et avec les contacts commerciaux, par « confectionner » une autre langue tout en conservant un petit nombre de vocables anciens (particulièrement les toponymes et oronymes vocables résistant le mieux à l’usure du temps). Ce n’est donc pas une raison pour dire que les Ibères furent des Albanais (nom qui n’apparait que du temps de Strabon et de Ptolémée). Il faut dire qu’ils firent partie de la sphère pélasgique, mais qu’ils s’en séparèrent et restèrent isolés dans la péninsule qui porta plus tard leur nom « Ibérie ». Dans les études linguistiques comparatives il faut parler de « pélasgique ancien » pour ce qui concerne les langues les plus anciennes (comme le grec ou le celte par exemple) et de pélasgo-illyrien ou pelasgo-albanais pour des langues plus récentes. Bien sûr nombreux sont les Albanais qui, en lisant le livre de Giuseppe Catapano (Thot parlait albanais), finissent par penser que les anciens Égyptiens furent des Pélasgo-albanais et même le monde entier. Non, il faut rester sur terre et ne pas prendre les vessies pour des lanternes car ce genre d’ouvrage ne peut que desservir la cause pélasgique. Ce n’est pas parce que, dans une langue donnée, l’on trouve trois ou quatre mots ressemblant à de l’albanais qu’il faille croire que cette langue est d’origine pélasgo-albanaise. Il y a des critères indiscutables pour définir la parenté linguistique de deux langues. Que l’ancien grec ressemble au gheg du nord de l’Albanie ou que la langue sarde possède quelque ressemblance avec l’albanais peut se comprendre car ces pays firent partie de la sphère pelasgo-étrusque.

Que reste-t-il du vieux fond pélasgique et de sa lexicologie dans la langue albanaise d’aujourd’hui ?

M.A. L’on retrouve le pélasgique dans la tradition orale des poèmes épiques (Iliade et Odyssée). En effet dans ces poèmes la majeure partie des noms (anthroponymes, théonymes, toponymes, oronymes ou éponymes) ne s’expliquent guère par le grec, mais par la langue albanaise et particulièrement son dialecte gheg qui a conservé de très sérieuses traces du pélasgique ancien. Se référer à ce sujet à mon premier livre (« Albanie… »). Toutefois, la langue albanaise actuelle en raison des diverses invasions et occupations diverses a hérité d’un grand nombre de vocables étrangers. C’est pourquoi certains linguistes se référant à toutes ces intrusions linguistiques se trompent en affirmant que la langue albanaise est une langue « bâtarde » issue de plusieurs autres langues : grec, latin, turc, slave ou bulgare ! La base essentielle du lexique albanais reste pélasgique malgré l’intrusion de vocables étrangers. Enfin, nous pouvons dire que plus du tiers du lexique albanais est composé de mots intrus, mais le reste est typiquement pélasgo-albanais. En effet, cette partie du lexique est un reliquat du substrat pélasgique que l’on ne retrouve nulle part ailleurs. Il faut aussi signaler que la langue albanaise n’explique pas tout. Je suis âprement désolé voire furieux quand je lis ou j’entends que la langue albanaise explique presque toutes les langues… du monde. Ce genre d’affirmation gratuite sans fondement scientifique ne peut que déconsidérer et discréditer les études sérieuses effectuées à ce sujet.

La langue et le peuple albanais sont-ils alors d’origine indo-européenne ou pélasgique ? Et pourquoi ?

M.A. Je suis contre l’idéologie indo-européaniste. Celle-ci perdure depuis sa création vers la fin du XIXe siècle et début du XXe. Les fondateurs de cette théorie n’ont pas introduit, dans le cadre de leurs recherches, l’idée qu’une langue mère européenne aurait pu exister en Europe et Asie Mineure nord-occidentale (n’oublions pas que plus de dix mille ans avant J-C. l’Europe était reliée à l’Asie Mineure, il n’y avait donc pas de détroit : on y passait à pieds d’Europe en Asie comme d’ailleurs en ce qui concerne le détroit de Béring). Ils n’ont également pas tenu compte de la véritable chronologie de l’apparition de chacune des langues européennes étudiées. En effet, les linguistes ont fait des études comparatives entre des langues récentes (par exemple des langues venues d’Asie centrale ou des abords de l’Oural voire au-delà tels le slave et le hongrois qui ont supplanté la langue des pays conquis c’est-à-dire le thraco-illyrien) avec d’autres beaucoup plus anciennes (grec ou latin) qui ont pu les influencer. Bien entendu, ils n’ont également pas compris qu’avant l’arrivée des Grecs une langue pré-grecque existait dans tout l’espace géographique occupé plus tard par ces derniers. Enfin, ils n’ont fait aucun rapprochement entre l’albanais (déclaré « langue à part » et mise ensuite au placard) et cette « langue mère » (le pélasgique) qui a précédé l’usage du grec. J’ai consacré plusieurs pages sur l’indo-européanisme dans mon premier livre (« Albanie… »). L’on devrait plutôt dire « euro-indien » que « indo-européen ». Mais, en ce qui concerne l’albanais, il s’agit bien d’une langue pélasgo-illyrienne, une sorte de fossile vivant.

Quelles sont les motivations qui vous ont poussé à consacrer autant d’années de votre vie à ces recherches ?

M.A. Si j’ai consacré tant d’années aux Pélasges c’est par esprit de justice car, ayant horreur de l’injustice (même dans la vie de tous les jours), je me considère comme un justicier dans le sens noble du terme et, je le répète encore, c’est pour rétablir la vérité historique des Pélasges et pour réhabiliter un peuple qui a été injustement malmené par l’historiographie moderne.

Maintenant que votre thèse a été validée par la prestigieuse Université de la Sorbonne en janvier de cette année 2012, pensez-vous que les résultats de vos travaux seront repris par certains de vos confrères en vue de mener des recherches encore plus approfondies ?

M.A. De toute manière ma thèse servira de référence aux chercheurs d’aujourd’hui et de demain. Sans flagornerie de ma part et pour reprendre l’opinion de mon directeur de thèse (Dominique Briquel) il n’y a jamais eu dans les annales universitaires une œuvre aussi vaste, précise, richement documentée ou référencée et aussi complète sur les Pélasges. Cette thèse apportera sûrement un éclairage nouveau sur les Pélasges, les origines de la civilisation et de la langue grecques ainsi que sur les descendants directs des Pélasges c’est-à-dire les Albanais actuels. Maintenant, le débat est ouvert et je ne demande qu’à affronter tous griefs ou oppositions d’où qu’ils viennent et à répondre avec sérénité et pertinence à toutes les interrogations concernant les parties cachées ou occultées de l’histoire de la civilisation grecque.

En quelques mots, qu’est-ce que vous souhaiteriez que le grand public retienne de tout cela ?

M.A. Mes études et recherches conduiront le public à reconsidérer l’histoire communément admise et, aussi, à une relecture de l’histoire de la civilisation, de la langue et de la mythologie grecques. À partir de là, il saura que les Albanais font partie de l’un des plus vieux peuple du monde ancien.

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