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Que pensez-vous du cas « Monstra » (Monstre) et des dernières manifestations qui en ont découlé ?

L’affaire « Monstra » témoigne à quel point il est réellement difficile de vivre dans un état où, dans un certain sens, le système lui-même est monstrueux. Je dis cela pour la raison que dans un état normal où il y a des institutions étatiques claires et bien établies, il ne vient à aucun moment à l’esprit du citoyen de douter d’une décision du tribunal. En Macédoine, les citoyens doutent car ce n’est pas la première affaire où des gens ont fait plusieurs années de prison et qu’à postériori nous nous rendons compte que rien durant le procès n’a été fait comme il se doit. Je pense par exemple à l’affaire de « Sopot » (Village de Kumanovë, Macédoine). Cela signifie donc que ce n’est pas un hasard si les Albanais ont des doutes dans cette affaire. Les Albanais ne se sont pas réveillés un beau matin après un cauchemar au sujet du juge de Macédoine en se disant « Allez, nous allons manifester car nous ne pouvons pas leur faire confiance à eux. ». En Macédoine, cela fait des années que nous pouvons constater qu’il y a des procès qui sont montés de toute pièce. Qui sont politiquement montés et dont les décisions sont basées sur des motivations ethniques. Ainsi, en Macédoine, le coupable n’est pas jugé en fonction de ce qu’il a fait, mais en fonction de l’ethnie à laquelle il appartient et les sanctions, le nombre d’années de prison, sont déterminées de manière très importante en fonction de cela. Il est donc évident que cela créer des doutes au sein de la population. Plus particulièrement, quand vous avez des prisonniers pour le meurtre de cinq personnes alors qu’il n’y a aucun argument pour le prouver, mais uniquement des « poésies » disant que les coupables ont voulu agresser les Macédoniens. De mon côté également, tout me laisse à penser que c’est un procès qui a des motivations politiques.

D’après vous, quelles sont les difficultés qui expliquent la non-application de l’accord d’Ohrid et comment pouvez-vous décrire cet accord pour ceux qui ne le connaissent pas ?

Pour ceux qui ne connaissent pas l’accord d’Ohrid, je peux l’expliquer de cette manière. Dans les Balkans, les accords se signent pour que les gens ne s’accordent pas entre eux. Pour qu’ils aient d’autres sujets de disputes. Ainsi, ces accords se signent très facilement. C’est pourquoi les politiciens ont ensuite des difficultés à les mettre en application. De ce fait, l’accord d’Ohrid est une opportunité perdue pour la Macédoine. Cet accord était un formidable socle pour que la Macédoine prenne la direction de se construire comme une société avec une démocratie consensuelle et multiethnique. Toutefois, cette possibilité a été détruite et, maintenant, l’accord d’Ohrid est devenu, comme dans le temps du socialisme pour le communisme, quelque chose qui se produira un jour … D’ailleurs, j’ai souvent l’impression que plus personne ne sait ce qu’est l’accord d’Ohrid. Ni même les politiciens. La seule chose que savent les politiciens albanais de Macédoine est de donner du travail à leurs partisans. L’accord d’Ohrid n’avait pas cet objectif. L’objectif n’était pas de stimuler les partis politiques, mais de faire avancer les droits des citoyens, plus particulièrement ceux des Albanais. L’accord d’Ohrid est donc un cadavre qu’aujourd’hui personne n’enterre car en tant que tel il amène des points aux différents partis politiques, albanais et macédoniens. D’ailleurs, même les représentants internationaux, à chaque fois qu’ils viennent en Macédoine, ne savent pas quoi dire puisqu’ils ne peuvent pas se permettre de dire à nos politiciens que ce sont des voleurs … Ils leurs disent : « Mettez en application l’accord d’Ohrid ! ». Cet accord est une condition pour la Macédoine et elle doit en remplir plusieurs pour être un état normal. La Macédoine doit être enfermée dans un hôpital psychiatrique pendant six mois pour la soigner. Comme chaque malade, la Macédoine doit être soignée. Vous verrez alors que la Macédoine elle-même ne comprend pas l’accord d’Ohrid. Cet accord s’est perdu dans sa traduction. Les Macédoniens le traduise d’une manière, les Albanais d’une autre. De ce fait, l’accord d’Ohrid est un document qui a valeur de document pour un musée. Si un jour il devait y avoir un musée pour la Macédoine où il serait expliqué que la Macédoine était un état qui avait l’ambition d’en rester un.

Qu’est-ce qui doit être entrepris pour les Albanais de Macédoine afin qu’ils sortent de cette non-représentation politique ?

… Rire … Ceci est une très bonne question et celui qui y répondra obtiendra un doctorat de l’Université de Tetovë. Nous devons comprendre que la politique ne se fait pas dans les cafés, que la politique ne se fait pas avec des ignorants, que la politique n’est pas la profession la plus simple, que la politique est une chose très sérieuse, que la politique décide pour le peuple, la politique décide pour les individus. La politique est très importante. En Macédoine, nous avons compris la politique comme la profession la plus facile à exercer. Nous, là-bas, il y a deux choses que nous voyons comme très simples. Les Universités nous les finissons facilement, pas comme vous ici qui faites beaucoup d’efforts … Et nous avons de la peine pour vous car nous, là-bas, nous obtenons des diplômes d’Universités comme nous faisons les courses dans un centre commercial. Le matin, nous prenons notre portemonnaie, nous allons au centre commercial et nous choisissons quel domaine nous souhaitons étudier. En politique c’est pareil. Là-bas, nous sommes tous des ministres. Les serveurs sont des ministres là-bas. Ils décident pour le peuple. Là-bas, nous avons compris de manière très simple le fait de représenter le peuple et de décider pour lui. Nous avons pris cela comme le métier le plus simple. La profession qui a le plus de responsabilités, où il faut décider pour les autres, nous l’avons pris comme quelque chose de banal. Maintenant, pourquoi cela est possible est une question qui nécessite d’être posée à quelqu’un qui maitrise ce sujet bien mieux que moi. Toutefois, de manière courte, je peux donner cette réponse. Cela se produit car nous n’avons pas pris le temps de comprendre ce qu’est la démocratie et nous avons compris cela comme quelque chose pour lequel il suffit d’avoir un parti politique et cela même s’il n’y a pas de programme. Nous avons oublié que nous pouvons avoir deux voire trois partis politiques, mais que tous peuvent nous diriger selon la pensée unique léniniste. Cela a donc avoir avec la pensée. Ça n’a pas avoir avec le fait que nous soyons divisés en deux ou trois groupes. Egalement, d’une certaine manière, nous vivons dans un système mono-parti car les institutions sont partisanes. Car le parti  décide aussi de qui est un bon écrivain, le parti décide de qui est un bon médecin, le parti décide qui seront les employés de ménage de l’Université et même les professeurs qui dispenseront les cours. Afin que je ne prolonge pas la discussion, vous m’avez demandé comment est-ce qu’il est possible de sortir de cette situation. La société albanaise de Macédoine sortira de cette situation lorsqu’elle comprendra qu’elle est très politisée et très partisane. Là où tous sont des politiciens, il n’y a pas de politique. Là où tous sont des imams ou des prêtres il ne peut pas y avoir de religions. Tout cela est connu. Nous devons alors sortir de cette période durant laquelle tout le monde se mêle de la politique, durant laquelle tout est politisé et durant laquelle tout appartient au parti et rien au citoyen.

Que pensez-vous de la déclaration d’indépendance de l’Iliridë ?

… Rire … En Macédoine, en ce qui concerne les projets, nous en déclarons au moins un tous les quatre ans. Cela est représentatif du fait que nous déclarons d’abord les projets et qu’ensuite nous en discutons. Nous regardons après ce qu’est le projet et est-ce qu’on a la capacité de le construire. Je l’ai déjà dit et je le dirai toujours, qu’en Macédoine, les Albanais et les Macédoniens doivent s’asseoir encore une fois autour d’une table et discuter autour du projet « Macédoine ». Le projet de l’Iliridë est davantage le projet de ceux, comme je l’ai dit avant, qui envisagent de manière très simplistes les projets politiques. Nous devons apprendre à étudier les projets d’abord et à les déclarer ensuite. Nous devons apprendre à nous poser la question de savoir si les projets sont proportionnels aux capacités et aux possibilités que nous avons afin que ces projets ne tombent pas à l’eau tout le temps. N’oubliez pas que pour l’Iliridë il y a eu un référendum en 1992 déjà, mais nous l’avons oublié. Il y avait l’accord d’Ohrid, mais nous l’avons oublié. Nous, les Albanais, nous nous empressons très rapidement à déclarer des projets, mais nous les oublions tout aussi rapidement. Ces projets sont vite oubliés puisque nous ne sommes pas sérieux. Les projets sérieux sont débattus, analysés, clarifiés et, après toutes ces étapes, ils sont déclarés et les équipes qui doivent les mettre en œuvre aussi. Je vous l’ai dit, d’abord nous déclarons les projets et après nous allons à la maison et nous posons la question « Est-ce que ce projet peut être réalisé ? ».

Que pouvez-vous nous dire sur l’identité macédonienne en tant qu’ethnie ?

Je ne me mêle pas des affaires des autres, c’est un principe. Ce que je ne veux pas que l’on me fasse, je ne le fais pas aux autres. Cela signifie que si dès demain les Macédoniens se mettent à dire « Nous sommes Chinois. », je leur dirais « Oui, vous l’êtes ! ». C’est leur problème. En revanche, ce que je peux dire concernant les Macédoniens c’est que j’ai réalisé ma scolarité en langue macédonienne. J’ai appris leur histoire, de par leurs auteurs et non de par les auteurs albanais, où il est dit qu’ils sont les descendants des Slaves du Sud. Maintenant, je sais qu’en Macédoine il est partagé une histoire politique qui dit autre chose. Une histoire qui dit qu’ils sont les descendants d’Alexandre le Grand. Je ne sais pas maintenant de qui ils sont les descendants, ils doivent le savoir eux-mêmes. S’ils me disent qu’ils sont les descendants de je ne sais qui, je peux le savoir de manière historique que ce n’est pas vrai, toutefois, personne ne peut leur apprendre leur histoire. Malheureusement pour eux, ils sont en train de donner l’impression d’individus qui connaissent leur adresse de résidence, mais qui ne savent pas qui les a laissés là. Je veux toutefois dire que cela n’est pas le problème des Albanais. C’est leur problème, qu’ils le résolvent. Qu’ils le résolvent ou non, nous n’avons rien à y gagner. Les Macédoniens sont un peuple comme tous les autres. Au final, même si c’est un peuple qui a été recréé, c’est ainsi que les peuples ont été créés. Même si la langue macédonienne a été recréée, c’est ainsi que les langues ont été créées. Elles sont arrivées comme des branches des autres langues. Nous, nous aurons la joie de vivre à une période durant laquelle nous pourrons voir comment est-ce qu’ont créer un nouveau peuple ainsi qu’une nouvelle langue. C’est une chance pour nous. Heureusement que ce sont nos voisins et que nous avons la possibilité de prendre part à la création d’un nouveau peuple.

Les Albanais sont divisés. Dans les faits, ils sont divisés en six états. D’après vous, qu’est-ce qu’il faudrait faire pour qu’ils soient plus unis ?

Si votre frère a grandi 50 ans à Paris, et que vous avez grandi 50 ans à Kumanovë (Macédoine), vos systèmes de perception seront complètement différents. Vous pouvez parler la même langue, vous pouvez également connaitre la même histoire au sujet de votre peuple, mais la mentalité et la compréhension de la vie seront complètement différentes. C’est donc ce qui nous est arrivés aux Albanais puisqu’après tant de divisions, plusieurs visions ont été créées. Je veux dire celles de nos frères d’Albanie et celles des Albanais des pays alentours. Ils faut donc du temps pour que ces mentalités et ses perceptions s’équilibrent entre elles. Il nous faut encore du temps pour comprendre qu’en dehors du fait que nous parlions la même langue, que nous appartenions au même peuple, à la même culture, nous devons commencer à penser pareil. Non pas dans un sens uniforme comme du temps du communisme, mais dans le sens que nous pensions et concevions la vie comme des Albanais. Qu’est-ce que cela signifie de penser comme un Albanais ? C’est comprendre que les problèmes des habitants de Vlorë sont également les problèmes des autres Albanais d’où qu’ils viennent. Que les problèmes des Albanais de Preshevë sont des problèmes pour tous les Albanais. Que lorsque les habitants de Preshevë, que Dieu nous en préserve, sont en guerre, tous les Albanais le sommes. Que lorsque ceux de Tuzi (village de Podgoricë, Monténégro) sont en difficulté, nous sommes tous en difficulté. C’est cela que de penser albanais. Non pas donc ce que pourraient croire certain qui consisterait à ce que tous pensent de la même manière. Je n’aime pas la pensée unique. Il faut de la différence dans la pensée. Ceci dit, en dehors du fait de parler albanais, nous devons penser albanais. Il serait peut-être mieux de dire, nous devons agir albanais. Où que nous soyons et quoi que nous fassions, nous sommes jugés selon notre appartenance nationale. Nous sommes d’abord jugés selon notre appartenance familiale, selon celle de notre environnement ensuite, comme ici à Lausanne où vous vivez, mais au final c’est l’appartenance nationale qui détermine la manière dont nous sommes jugés. Il n’y a pas besoin d’être une grande personnalité pour être jugé sur cela, mais nous le sommes tous. Nous sommes d’abord jugés selon nos familles et ensuite cela s’élargie. Cela s’étend à chaque fois à l’appartenance la plus large et, au final, nous en venons à celle du peuple. Est-ce que tu as fait quelque chose ou pas pour ton peuple ? La question se pose plus particulièrement pour nous qui pensons agir en ce sens.

Quel rôle doit jouer la jeunesse albanaise ? Que ce soit celle du pays d’origine ou celle de la diaspora ?

Je ne le dis pas pour attirer la jeunesse de mon côté car au final je n’ai pas de raison de le faire puisque, en tant qu’écrivain, il me suffit qu’on me lise. Je n’ai pas besoin d’obtenir des points politiques. Je fais cette introduction car où que j’aille, pas qu’ici, je dis une chose. Nous, les Albanais, nous avons une richesse. La grande perte nous est déjà arrivée. Nous avons perdu de nombreuses générations et de nombreux intellectuels à cause du système qui a existé. Cependant, Dieu nous a compensé cela avec une jeunesse formidable. Ceci dit, nous pouvons avoir des diamants à la maison, mais si nous ne savons pas les préserver, ils ne valent rien. Les choses valent autant que nous savons les mettre en valeur. Cela signifie que nous avons une jeunesse qui grandit de manière naturelle. Pas comme nous qui avons grandi avec de nombreux problèmes, avec beaucoup de complexes et qui sommes devenus déformés. Je le dis d’un point de vue mental. Je ne suis pas devenu écrivain de manière naturelle en faisant des études linéaires ou en commençant par l’écriture. Toute chose chez nous a été violente. Vous, vous grandissez de manière naturelle. Vous vivez différemment. Vous vivez de manière confortable. Les Albanais ont aujourd’hui une autre chance. En dehors du fait que ce soit un peuple qui a une grande jeunesse en terme de pourcentage de population, il leur est arrivé autre chose. Sa jeunesse est très culturelle, cosmopolite. Elle grandit en Suisse, en Belgique, aux États-Unis. Cela signifie que cette jeunesse a l’Europe au sein d’elle-même. Elle apporte les valeurs européennes dans les Balkans. Le peuple albanais possède donc les valeurs européennes comme aucun autre peuple des Balkans. Vous, ici à Lausanne, vous avez 400 étudiants albanais qui apportent aussi leur sensibilité francophone. Ils l’ont à l’intérieur d’eux-mêmes. Ça, je le ressens quand je discute avec vous. C’est une autre culture. Une sensibilité différente. Je pourrais dire, une agréable sensibilité albano-francophone. Une sensibilité que vous avez à disposition. Vous avez l’Europe à l’intérieur de vous-mêmes si vous savez l’utiliser. Qu’est-ce que je veux dire par là ? La formidable jeunesse qui est là-bas dans les Balkans, vous qui êtes ici, lorsque vous entrecroiserez vos cultures, vous serez ce que nous appelons les « valeurs européennes ». Cette tolérance et cette culture européenne qui s’entrelacent. C’est cela le bel arc-en-ciel de l’Albanité multiconfessionnel qui, maintenant, s’enrichit aussi avec toutes les cultures des autres peuples qu’elle a au sein d’elle-même et qui donne cette beauté Albanaise.

Est-ce qu’il y a en Macédoine un groupe d’Albanais qui se mobilise pour ses valeurs que vous exprimez en faveur du progrès et du changement ?

Si moi en tant que personne âgée, venant de là-bas, soutiens ces valeurs, la jeunesse est bien plus progressiste en la matière. Vous voulez une preuve de cela ? Vous avez ici des Albanais de Macédoine qui ont leurs cousins là-bas. Certains ont leur fiancé(e) là-bas. Si ces couples ne partageaient pas les mêmes valeurs, les liens se briseraient. Ce sont eux nos Albanais. Ce sont eux nos valeurs. Cela veut dire que ces relations ne peuvent pas se rompre car elles sont liées par le sang. Elles ne sont pas liées par un club dans lequel vous sympathisez tant que vous êtes ensemble au village, mais que lorsque vous rentrez chez vous, à Lausanne par exemple, vous vous oubliez. C’est un lien de sang. Vous allez souvent là-bas. Eux viennent souvent ici. Cette communication s’intensifie de plus en plus à chaque fois. Dans un plateau télévisé à Tirana, on m’avait demandé comment pourra se faire l’union nationale. J’avais répondu qu’un peuple s’unit à travers le matelas et les routes.  Je leur ai dit que si j’avais été au gouvernement, j’aurais pris la décision que 50 % des étudiants à Tirana soient du Kosovo et que 50 % des étudiants à Prishtina soient d’Albanie. Je ne plaisante pas. Pourquoi ? Un peuple ne s’unit pas seulement car vous allez sur un plateau télévisé et que vous dites que nous sommes un peuple commun et que nous sommes unis. Le peuple doit vivre cette proximité. Celui de Vlorë avec celui du Nord par exemple. Ainsi, le matelas est quelque chose de précieux.

Quel est votre opinion sur ce qu’on appelle le « radicalisme islamique » chez les Albanais ?

Nous, les Albanais, devons comprendre que nous sommes comme tous les autres peuples. Nous avons également notre pourcentage d’idiots et d’extrémistes de différentes mouvances. Ainsi, nous ne devons pas laisser qui que ce soit nous dire « Regardez, vous avez des extrémistes parmi vous ! ». Musulmans et Chrétiens radicaux … Oui, nous avons également de tout. Nous avons aussi des prostituées et nous avons également des voleurs. Qu’est-ce que nous n’avons pas ? Comment pouvons-nous ne pas avoir ce que tous les peuples ont ? Maintenant, bien sûr, le radicalisme religieux est très actuel. Il n’est évidemment par normal qu’il y ait des Albanais qui vont faire la guerre en Syrie. D’autant plus lorsqu’il s’agit d’une guerre civile arabe. Se pose la question « Qu’est-ce que nous avons à faire dans une guerre civile étrangère ? ». J’aurais peut-être pu trouver un argumentaire s’il y avait par exemple eu là-bas des Musulmans qui étaient en danger. J’aurais pu dire que ce sont des gens qui tentent de protéger les Musulmans. Mais, il n’est à aucun moment question de cela ! Là-bas, il est question d’une guerre pour prendre le pouvoir. C’est une guerre entre pro et anti Assad. Cela signifie que ces personnes se rendent pour combattre dans une guerre civile. C’est un grand paradoxe ! Deuxièmement, il y a ISIS. S’il y a quelque chose d’anti-islamique dans ce monde, ce ne sont pas les anti-islam, mais bien ISIS. Pourquoi ? Ces personnes-là détruisent l’Islam dans son essence. La plus grande interdiction de l’Islam, à savoir prendre la vie d’une personne, ISIS le fait ! Ainsi, je suis évidemment inquiet en tant qu’individu et en tant qu’Albanais, lorsque je vois qu’un membre de ma communauté peut prendre part à cette guerre. Je me pose alors la question « Pourquoi il y va ? ». Cela m’inquiète aussi lorsque je vois que c’est également le cas au Kosovo qui, pour nous en Macédoine, était la sourcede notre patriotisme. Je pose toutefois une autre question. Comment se fait-il que nous ayons permis que cela se produise ? Nous avons permis cela car nous avons de nombreux terroristes politiques qui ne font que voler et qui ne construisent pas un état, qui ne construisent rien. Ils ne font que de détruire les rêves et les idéaux de notre jeunesse. Nous ne devons donc pas nous poser la question « Comment ces jeunes vont en Syrie ? », mais « Pourquoi ils y vont ? ». Comment est-ce possible qu’un Albanais puisse se rendre dans une guerre civile arabe ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Ceci est toutefois possible car notre gouvernement laisse sa jeunesse à l’abandon, il lui détruit tous ses rêves et il lui détruit toutes ses espérances. De l’autre côté, il y a aussi des individus qui y vont pour l’argent et pas uniquement pour des idéaux. Il ne faut pas l’oublier. Nous ne devons pas relier cela uniquement à la religion. Je veux donc dire par là que, même si le nombre d’Albanais qui vont en Syrie est extrêmement faible, c’est une horreur que nos enfants aillent se sacrifier dans une guerre qui ne leur appartient pas. C’est une tragédie à laquelle il faut trouver des réponses et y remédier. En ce qui concerne le radicalisme, ce n’est malheureusement pas un phénomène nouveau qui est un produit de notre siècle. Le radicalisme a toujours existé sous de nombreux noms et prétextes. Il y a eu le radicalisme idéologique, le radicalisme religieux ou même le radicalisme ethnique comme celui que nous avons aujourd’hui en Macédoine. Ainsi, malheureusement, le radicalisme existera toujours.

Quels sont les rapports entre les jeunesses albanaise et macédonienne ?

Malheureusement comme deux jeunesses qui sont éduquées d’une mauvaise manière. Aujourd’hui encore, à travers les stades de football, nous pouvons entendre « Smrt za Siptari » (Mort aux Albanais). Bien sûr, toute la jeunesse n’est pas ainsi. Malheureusement, cela existe et il est question d’une jeunesse qui, contrairement à leurs parents, ose dire cela en publique. Un jeune qui est né dans les années 1990 et qui crie « Mort aux Albanais », cela signifie qu’il a entendu ce refrain de ses parents puisque les enfants en sont le reflet. Ces jeunes sont donc plus « courageux » que leurs parents car eux le disent en public et pas en cachette à la maison . Je vais même jusqu’à croire que, en guise d’histoires d’horreurs, les Macédoniens racontent à leurs enfants des histoires sur les Albanais. C’est peut-être pour cela que ces jeunes en ont si peur. En ce qui me concerne, si je suis fier d’une chose, c’est bien que ni ma mère, ni ma femme n’ont jamais dit à mes enfants qu’un bon Macédonien est un Macédonien mort. Jamais ! Jamais ! Jamais ! J’aurais même pour horreur un Albanais qui dirait cela à ses enfants ! Malheureusement, il arrive à mes enfants à moi d’entendre ou de lire sur les murs des maisons et des immeubles locatifs de Macédoine « Smrt za Siptari » (Mort aux Albanais). Je ne veux pas avoir une jeunesse de ce type. Je sais qu’il y a des Albanais qui sont agressés dans des bus de Shkup (Skopje) ou à travers des ruelles. J’ai une maison dans un village où il n’y a que des Albanais qui y vivent et où il y a souvent des Macédoniens qui circulent par là. J’aurais honte si des Albanais sortaient pour les agresser. A la limite, s’ils se croient courageux, qu’ils aillent là où il n’y a que des Macédoniens qui vivent. Evidemment, je ne souhaite pas du tout que qui que ce soit se fasse agresser, mais je souhaite encore moins que cela se fasse de manière lâche dans un village ou un lieu où la victime est minoritaire. De ce fait, en Macédoine, la jeunesse est malheureusement divisée. Elle ne vit pas ensemble. Nous avons peut-être étés plus proches du temps du socialisme ou alors durant les années 1990 à 2000 qu’aujourd’hui. Nous ne communiquons pas et les responsables sont les politiciens.

De quelle manière ont agi les pouvoirs politiques macédoniens d’antan et d’aujourd’hui pour vider Shkup de sa population albanaise ?

Vous êtes un peu jeunes et effectivement, la méthode trouve ses origines dans une logique plus ancienne. A chaque fois que les Slaves ont conquis une région, ils se sont empressés de faire deux choses. Ils ont construit leurs monuments religieux et ils ont changé les toponymes (nom des lieux). Chose que les Albanais n’ont jamais faite. Preuve en est que, aujourd’hui encore, à proximité de Vlorë en Albanie, il y a un village du nom de Novoselë, qui veut dire nouveau village dans les langues slaves (Novo Selo). Non seulement les Albanais n’ont donc jamais changé les noms des lieux, mais ils n’ont même jamais changé ceux qui leurs avait été imposés. Cette pratique perdure en Macédoine. A Shkup par exemple avec le projet « Skopje 2014 ». Ce projet consiste à marquer un territoire à travers des monuments religieux et ethniques. Autrement dit, se l’approprier. Vous voyez jusqu’où va l’absurdité ? La terre, le ciel et l’air n’ont pas d’appartenance ethnique ou religieuse. La terre appartient à ceux qui marchent dessus. Le ciel appartient à ceux qui le voient. On me parle du radicalisme islamique en Macédoine … En ce qui me concerne, où que j’aille en Macédoine, je ne vois que des croix. Des croix érigées par l’Etat. Nous devons différencier deux choses. Ça ne m’intéresse pas de savoir à quel point un groupe d’individus est radical ou pas. Ce qui m’intéresse c’est de savoir à quel point un état est radical ! A quel point les institutions étatiques le sont ! La croix du Mont Vodno par exemple. Ce ne sont pas les sympathisants de Vardar qui l’ont érigée, mais bien le gouvernement. Les monuments à travers Shkup, ce ne sont pas des associations qui les ont financés ou les ont construits, mais bien la municipalité. Ça veut dire que là-bas, les institutions font en sorte qu’à la terre, au ciel et à l’air il ne soit attribué qu’un signe. Le signe slavo-orthodoxe. Dans ce contexte, il est clair de quelle manière se réalise la désalbanisation de Shkup et de la Macédoine en général.

Quel serait votre mot de la fin ?

… rire … J’espère que je dirai mon dernier mot bien plus tard. C’est-à-dire avant de mourir. D’ailleurs, même à ce moment-là, je n’ai pas l’intention de laisser de testament, ni à mes enfants, ni à qui que ce soit d’autre. Si je dois tout de même donner un message ce serait « Vivez votre vie. ». D’après moi, la jeunesse pense toujours qu’elle a tout son temps pour tout. Vivez votre vie car elle est très courte et vous ne prenez souvent pas le temps de la vivre. Egalement, faites attention à ne pas faire partie de ceux qui, constamment, parlent de ce qui doit être fait pour le peuple, mais accomplissez des actes et le peuple est celui qui jugera si vous l’avez fait pour vous-même ou pour lui. Au final, faites ce qu’il y a de mieux pour vous et ce sera ce qu’il y a de mieux pour le peuple. Faites ce qu’il y a de plus humain pour vous et ce sera ce qu’il y a de mieux pour le peuple. Faites ce qu’il y a de mieux pour votre famille et ce sera ce qu’il y a de mieux pour le peuple. Ce qui est bien pour le peuple n’est pas quelque chose d’abstrait. Faites ce qu’il y a de mieux pour votre profession et vous aurez fait ce qu’il y a de mieux pour votre peuple. Prenez soin de votre famille, éduquez des enfants ou donnez de l’éducation aux Albanais et vous aurez fait ce qu’il y a de mieux pour votre peuple. En dehors de ce contexte il est possible de sortir qu’en cas de guerre. A ce moment-là, ce que j’ai dit plus tôt ne suffit pas. C’est uniquement à ce moment-là que ça ne suffit pas. Car, jusqu’au moment où un peuple vit en paix, il est très clair ce qui doit être fait pour son propre bien et celui de son peuple. Toute chose qui est humaine, toute chose qui fait du bien aux autres autour de vous, toute chose qui a une dimension humaniste, c’est cela qui est bien pour nous en tant qu’Albanais.

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