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Qui est Marin Mema ?
Je suis une personne simple qui aime avec honneur mon pays. Voilà qui est Marin Mema. Quelqu’un qui essaie de pratiquer son métier de manière respectueuse. C’est fondamentale que je fasse quelque chose de bien. C’est cela ma priorité, ce qui est le plus important à mes yeux.

Comment êtes-vous arrivés au journalisme ?
C’est surement un choix qui est venu à moi de par ma mère qui est correspondante pour l’Agence France-Presse (AFP) depuis plus de 20 ans. Peut-être parce que je suis un enfant unique, parce que je n’ai eu ni frère, ni sœur, ma mère me prenait avec elle lorsqu’elle allait au travail. Avant les années 1990, il n’y avait pas d’ordinateurs, mais des machines à écrire. Les mots étaient alignés grâce à des caractères en plomb qui donnaient un visage au journal. Peut-être parce que ma mère me prenait avec elle et que j’y jouais, car l’Albanie était ainsi. Nous jouions avec des morceaux de plomb. Peut-être, je le dis souvent, ce plomb a atteint mon cœur et, qui sait, de cette manière, le journalisme y est entré en même temps.

D’après vous , quel est le rôle d’un journaliste ?
Le rôle d’un journaliste est, principalement, de ne pas être partie prenante des intérêts du moment, qu’ils soient petits ou plus grands. Le journaliste doit faire son travail de manière digne et correcte en transmettant et en amenant ce qui est, par-dessus tout, la réalité, la vérité.

Comment choisissez-vous les thèmes que vous développez dans vos reportages ?
Ils viennent naturellement, par les préoccupations du moment. Il y a des thèmes qui me sont suggérés et d’autres qui me sont offerts. Il y a aussi des thèmes qui viennent en lisant un livre ou en m’intéressant à un sujet quelconque. Ce qui m’attire est la possibilité de traiter un sujet intéressant.

Pourquoi la Grèce vous a déclaré « persona non grata » et quelle est votre opinon sur cette décision ?
C’est une décision absurde. Un pays européen qui prend de telle décisions, cela signifie que ce pays a quelque chose à cacher. Je l’ai dit et je le répète, je ne voudrais jamais qu’une pareille décision soit prise à l’encontre d’un journaliste grec. Nous, en tant qu’Albanais, n’avons rien à cacher. Si quelqu’un a quelque chose à cacher, qu’il reste dans son coin, mais cela n’empêchera pas la vérité, même en me déclarant « persona non grata », de faire surface.

Avant 1912, Janinë1 était albanaise. Sur la base de vos recherches en tant que journaliste, que pouvez-vous nous dire sur la désalbanisation de la Çameri2 ?
C’est un processus qui s’est déroulé à différentes périodes jusqu’en 1944. C’était violent et lorsqu’on lit les témoignages, lorsqu’on lit différents livres, c’est un moment réellement douloureux. Les massacres étaient tels qu’ils effraieraient toute personne qui lirait sur le sujet. Enfants tués, mères massacrées, jeunes femmes violentées et violées devant leurs parents. Des actes abominables commis sur la population çamë de la manière la plus injustifiée qui soit. Ainsi, aujourd’hui encore, il n’est pas normal que la cause çamë ne soit pas portée aussi haut qu’il le faudrait.

Aujourd’hui, quelle est la situation des Albanais de Macédoine ?
La situation réelle des Albanais de Macédoine est celle dont le problème me dérange le plus, à savoir le fait que de nombreux lieux ont été vidés de leur population. Ces zones qui sont traditionnellement albanaise, du moins une partie d’entre elles. Les Albanais ont commencé à migrer, par exemple, en direction de Tetovë et Gostivar en laissant des villes comme Ohër, Manastir et Prilep qui étaient albanaises. Certainement, ces personnes sont maintenant plus en sécurité en s’étant installées dans ces régions, dans ces grandes villes, remplies d’une écrasante majorité albanaise, mais nous avons perdu des villes comme Manastir qui, de fait, témoignent de notre identité. N’oublions pas qu’à Manastir, les Albanais ne sont plus que 6 % de la population, mais nous y avons laissé notre alphabet3.

En Macédoine, nous avons une forte minorité albanaise. Que pouvez-vous nous dire sur ce sujet ?
En Macédoine ? En Macédoine, dans les faits, nous n’avons pas de minorité albanaise. Je n’accepterai jamais de dire qu’en Macédoine les Albanais sont minoritaires. En Macédoine, ils y vivent depuis toujours. Ce sont les Macédoniens qui sont minoritaires dans ce pays, qui d’ailleurs ne sont même pas des Macédoniens, mais des slaves. Les Albanais sont sur leurs terres. C’est l’histoire qui le dit et non pas moi. Toutes les références, de l’antiquité à aujourd’hui, témoignent du fait que les Albanais y sont autochtones. Tant que les Albanais y seront autochtones, ils ne pourront pas être considérés comme une minorité. Minorités sont ceux qui sont arrivés par la suite et non pas les Albanais.

Quelles sont vos expériences en Macédoine ?
J’y ai rencontré énormément de problèmes ! Il est cependant vrai que c’est un endroit où il n’est pas difficile de mener des recherches. Parfois, je dis que c’est amusant car l’histoire y a été tellement manipulée que ça en devient absurde d’y penser. Dans mon dernier reportage durant lequel j’y ai réalisé un documentaire sur la ville de Shkup, mon équipe et moi avons été arrêtés environ cinq ou six heures par l’unité « Alfa » des forces spéciales macédoniennes sous des prétextes étonnants, mais, certainement, sous le couvert de cette arrestation, il y avait le fait qu’ils ne voulaient pas que la vérité soit dévoilée. Mais comme je le disais pour le cas de la Grèce, tant qu’il y aura des tentatives pour cacher la vérité, si ce n’est pas moi, ce sera quelqu’un d’autre qui la révèlera.

Que pouvez-vous nous dire sur les Albanais de Sanxhak4, de Luginë5 et du Monténégro ?
Dans les faits, ce sont des situations totalement différentes. Au Monténégro, nous avons des problèmes entre les Albanais catholiques et les Albanais musulmans, comme par exemple à Tuzi. Il y a une fissure entre eux. Il y a là-bas de nombreux partis albanais qui ont eu une plus grande influence sur les fissures que sur des aspects positifs pour les Albanais. La plus grande des villes est Ulqin, mais là aussi il y a beaucoup de problèmes. L’histoire, et de manière officielle, est manipulée en ce qui concerne les Albanais du Monténégro. Nous avons perdu Plavë et Guci, nous avons perdu Vuthaj, nous avons perdu une partie de Rozhajë, nous avons perdu Tivar, nous avons perdu Kotor, nous avons perdu de nombreuses zones traditionnellement, et Podgorica également, habitées par des Albanais.
Concernant Sanxhak, ce qui me dérange est le fait qu’il n’est jamais suffisamment fait mention de cette zone. Il n’est jamais dit autant qu’il le faudrait et Sanxhak est finalement laissé à l’abandon alors que c’est une région, aujourd’hui encore, habitée par des Albanais, indépendamment du fait que plusieurs d’entre eux parlent toujours albanais ou que d’autres ont perdu la langue et s’expriment en slave. Mais, dans les faits, leur identité est albanaise.
Il n’est pas fait plus, malgré qu’on en parle beaucoup, pour les Albanais des régions de Luginë, Bujanoc et Medvegjë. En réalité, rien n’est fait pour eux. Ils ne sont pas soutenus et nombreux sont ceux à partir. Nous abandonnons encore derrière nous une autre région et ceci est impardonnable.

D’après vous, est-ce qu’il y a des points commun sur les manières qui ont été utilisées pour désalbaniser les différentes terres restées en dehors de l’Albanie ?
Certainement ! Les différents schémas étaient identiques et ont été utilisés par tous. Que ce soit du côté des Slaves, de celui des Grecs ou de tous ceux qui ont voulu rentrer sur le territoire albanais, ils ont tous utilisé les mêmes formules pour parvenir à la désalbanisation. Dans certaines régions, ils ont assimilé comme c’est le cas des Albanais catholiques et orthodoxes en Macédoine. C’est également ce qui s’est produit en Grèce avec les Albanais orthodoxes. C’est une formule typique qui a été utilisée pour désalbaniser d’autres zones.

Que font l’Albanie et le Kosovo pour préserver l’héritage culturel des Albanais ?
Dans les faits, rien du tout ! Beaucoup de paroles sont prononcées, mais rien n’est fait ! Nous parlons beaucoup sur les Albanais, les Illiriens, les Arbër et les autres, mais que faisons-nous pour préserver cette histoire ? Il est facile de dire que nous sommes Illyriens, il est facile de tenir un drapeau, il est facile de faire des gestes nationalistes, il est facile d’imiter l’aigle à deux têtes avec les mains, mais il est plus difficile de réaliser quelque chose de concret pour préserver l’identité et, c’est un fait, que ce soit en Albanie ou au Kosovo, que ce soit les monuments historiques ou culturels, tout s’abime et s’effondre, se détruit et rien n’est mis en avant. En réalité, nous ne montrons pas aux autres pays, qui nous considèrent comme une partie du tiers-monde, que nous sommes l’un des principaux peuples européens.

Quel est votre point de vue sur les politiciens d’Albanie, du Kosovo, de Macédoine et des autres pays voisins ?
Ce sont des politiciens (sourire) ! Cela veut dire qu’ils travaillent très peu pour le peuple et incroyablement beaucoup pour leurs poches !

Quels sont vos conseils à la diaspora pour qu’elle préserve sa culture albanaise ?
Au départ, le fait que ce soit un grand malheur que nous ayons une aussi grande diaspora est maintenant devenu une grande chance. Toutefois, ce qui pourrait être une plus grande chance encore serait que toutes ces organisations, associations ou groupes, nous pouvons les nommer comme nous le souhaitons, fonctionnent en réseau. C’est-à-dire que si vous, ici en Suisse, réalisez des projets comme il faut, il n’y a pas de raison pour que vous ne puissiez pas également réaliser des projets avec les Albanais d’Italie ou des Etats-Unis d’Amérique. Nous devons avoir une politique extérieur et une diaspora unie. Il ne suffit pas de dire que nous sommes unis comme il l’est dit dans notre hymne, mais nous devons nous unir et travailler pour nos intérêts et la préservation de notre identité également à l’étranger. Et, ces politiques, ou ces formes de préservation de l’identité, ne pourront se faire que lorsque toutes ces associations, qui œuvrent pour le bien de la nation, agiront ensemble.

Quel est votre message pour ceux qui découvriront cette interview ?
Essayez d’aimer toujours plus votre pays, c’est très important. C’est certain, en tant qu’Albanais, nous avons eu de nombreux problèmes, mais nous devons garder notre fierté. Que chacun fasse ce qui est en ses moyens pour préserver l’identité albanaise.

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Interview réalisée le 15 avril 2016,
à Uni Mail, Université de Genève, Suisse

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  1. Habitée principalement par des Albanais jusqu’à la bataille de Bizani (4 au 6 mars 1913), Janinë passe officiellement aux mains de la Grèce après le Traité de Londres, signé le 30 mai 1913, qui mit fin à la 1ère guerre balkanique.
  2. Situé au sud de l’Albanie et au nord de la Grèce, la Çamëri est un nom utilisé principalement par les Albanais et désigne une partie de la région de l’Epire. Les habitants sont appelés « Çam ».
  3. Du 14 au 22 novembre 1908, a été organisé ce qui est appelé par les Albanais « Le Congrès de Manastir ». Ce congrès, composé de 160 membres, avait pour but de définir un alphabet unifié de la langue albanaise qui mette fin à ceux utilisés auparavant. Manastir (Bitola) se situe aujourd’hui au sud-ouest de la Macédoine.
  4. Composée de six municipalités aujourd’hui en Serbie et de six autres au Monténégro, en français, le nom entier de cette région est « Sandjak de Novipazar » et en albanais « Sanxhaku i tregut të ri ». Parmi les villes où les Albanais sont encore en nombre, il y a notamment Novi Pazar, Rozhajë, Beranë, Plavë et Guci.
  5. Terme albanais souvent utilisé pour désigner la ville de Preshevë (Lugina e Preshevës) qui, en français, se traduit par « vallée ». Avec Medvegjë et Bujanoc, Preshevë se situe à l’extrême sud de la Serbie, à la frontière avec le Kosovo et la Macédoine. Environ 90 % de la population est albanaise.
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