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Nusret PllanaA l’occasion de la promotion du livre « La terreur de la Serbie envahissante sur les Albanais, 1844 – 1999 », organisée par l’association « Bashkimi Shqiptar », à Lyon, le 29 mai 2011, nous avons profité de l’opportunité pour réaliser une interview, de Nusret Pllana, le préparateur de ce recueil photographique.

Plusieurs questions lui ont été posées sur son livre, sa carrière de journaliste lorsqu’il travaillait à la radio « Kosova e lirë » durant la guerre, mais aussi sur sa vie d’aujourd’hui.

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Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre livre ?

Cet ouvrage est bien plus qu’un livre car il traite de façon très factuelle les atrocités, les destructions, les déportations et les massacres réalisés, sur une période allant de 1844 à 1999, par les gouvernements serbes sur les Albanais. Cela a aussi bien été le cas sous la Serbie et la Yougoslavie monarchique que sous la Yougoslavie socialiste de Tito ou le régime fasciste de Milosevic. Il est d’une importance particulière que ce recueil, illustré de 400 photos sur la terreur serbe au Kosovo, soit publié en quatre langues (albanais, français, allemand et anglais). Cela nous permet de donner accès à la compréhension d’une partie de notre histoire à un public bien plus nombreux et de diverses nationalités, mais aussi de partager notre histoire à un niveau international.

Les photos sont très nombreuses. Parfois, elles sont même très atroces. Avez-vous eu des difficultés, non pas seulement à toutes les recueillir, mais aussi à venir à bout de votre livre ?

Pour être franc avec vous, une œuvre d’une telle valeur ne peut être réalisée seul. Il y a donc énormément de personnes qui ont contribué à l’élaboration de ce livre avec l’aide et les documents qu’ils m’ont fourni entre 1981 et 2001. Bien que je sois le principal préparateur de cet ouvrage, la contribution de toutes ces personnes sur deux décennies nous a amené à convenir qu’il n’y ait pas d’auteur à ce recueil photographique. De part le travail ayant été effectué, les nombreux contributeurs et le contenu, ce livre est crucial pour l’histoire ensanglanté des Albanais.
Par ailleurs, il n’a pas été évident de rassembler toutes ces photos, ces documents et ces preuves prouvant le génocide commis sur les Albanais ces cent-cinquante dernières années. Le fait que beaucoup de documents aient été trouvés dans les archives de Belgrade donne également une importance supplémentaire à ce livre.

Comment vous-est venue l’idée de ce livre et quel est son objectif ?

Je n’aurais jamais pensé qu’un tel livre, que beaucoup d’éditeurs et pas seulement d’origine albanaise qualifient d’œuvre historique monumentale, puisse un jour être achevé et publié. C’est, en 2001, dans le cadre d’une réunion avec le Professeur Akif Bajrami, plusieurs amis et collègues aux archives d’Etat du Kosovo que nous avons décidé de rassembler les différents documents récoltés les vingt dernières années et de finaliser ce long travail à travers un livre intitulé « La terreur de la Serbie envahissante sur les Albanais de 1844 à 1999 ». Puis, l’idée de le publier en quatre langues différentes vînt, de la figure symbolique de la résistance albanaise, Adem Demaçi.

Quels sont les soutiens que vous avez eus de la part du gouvernement du Kosovo pour l’élaboration, l’impression et la promotion de votre livre ?

Il est vrai que par le passé, nos institutions étaient quelque peu absentes dans l’appui d’un tel projet. Heureusement, le soutien de l’actuel gouvernement du Kosovo, du ministère des affaires étrangères et de nos différentes ambassades à travers le monde fût cette année bien plus prononcée que par le passé. J’ai alors, à présent, la possibilité de promouvoir, de manière plus intense et à travers plusieurs villes des pays européens, la publication de mon livre.

La grande majorité de notre communauté vous connait surtout pour avoir travaillé à la radio « Kosova e lirë » (Le Kosovo libre) pendant la guerre. Pouvez-vous nous en dire davantage sur cette radio ?

L’histoire de l’unique radio, qui traitait et informait sur la guerre de libération de l’uçk, mais aussi celle de l’agence Kosovapress est particulière. Particulière ne serait-ce que de part le fait que ces institutions d’information ont émis à une période terrible durant laquelle l’armée de libération du Kosovo subissait de lourdes offensives de la part du gouvernement serbe. Ces deux institutions n’ont pas été épargnées par les bombardements, du jour de leur fondation le 4 janvier 1999, jusqu’à la fin de la guerre.
C’est donc un fait unique que ces deux institutions aient fonctionné pendant six mois sans interruption, bien qu’elles fussent constamment victimes des attaques et bombardements, terrestres et aériens, serbes.

Comment faisiez-vous pour ne pas vous faire attraper par l’armée serbe et continuer à diffuser les informations ?

L’armée serbe a eu connaissance dès les premiers jours de la position depuis laquelle « Kosova e lirë » émettait ses ondes. De plus, celle-ci avait en sa possession un armement et des moyens très sophistiqués pour nous repérer et nous attaquer. Nous devions alors régulièrement changer de positions en raison de ses assauts presque quotidiens et faire preuve d’ingéniosité pour maintenir cachée notre station radio. Le fait qu’on ait continué à émettre malgré les bombardements démontre combien les hommes et les femmes de l’armée de libération du Kosovo étaient déterminés dans leur mission et étaient prêts au sacrifice ultime afin qu’un jour la libération du Kosovo et la liberté, après presque deux siècles d’occupations, soient obtenues.

Les médias sont très importants dans la vie de tous les jours car ils permettent à la population d’être au courant de l’actualité. En temps de guerre, comment voyez-vous le rôle des médias ?

Après les bombardements de l’OTAN de certaines antennes des radios et télévisions serbes, la radio « Kosova e lirë » avait un peu plus de facilité à émettre et à être perçue et pouvait être écoutée même jusqu’à Kumanovë en Macédoine. La population civile bénéficiait donc plus aisément de nos informations. Par ailleurs, les informations émises, en directe du front de la guerre, par Kosova e lirë mais aussi par Kosovapress étaient reprises par tous les médias étrangers et surtout européens. Par conséquent, nous avions une importance particulière car nous permettions de faire connaitre au monde la situation sur le terrain, par nos informations de première main, et de contrecarrer la propagande de Milosevic.

Avez-vous parfois eu peur pour votre vie ou pour celle de votre famille ?

Dès le départ, nous nous sommes engagés en ayant connaissances des risques, des sacrifices et même de la possibilité que nous puissions y laisser la vie car nous savions que la guerre n’apporte rien de bon. Notre détermination était toutefois telle que nous ne nous serions jamais rendus et n’aurions jamais abandonné notre matériel de communication. Après, bien évidemment, la situation de notre famille nous intéressait et nous préoccupait, mais nous étions avant tout investi par une mission. Celle-ci étant la libération du peuple albanais et du Kosovo.

Les Albanais et leur histoire sont très peu connus en occident malgré notre forte présence dans ces territoires. Que pouvons-nous faire pour changer cela ?

Nous devons, chacun à notre échelle, présenter notre histoire et la partager pour la faire connaitre. Le livre que je présente aujourd’hui, 29 mai 2011, à Lyon est l’un des nombreux moyens permettant d’y arriver. Il contribue à dévoiler les crimes, les viols et les massacres perpétrés durant cent-cinquante ans par les régimes colonisateurs serbes sur les Albanais. Jusqu’à présent, il a d’ailleurs très bien été accueilli à Genève, Zurich, Viennes, Paris et a également bien été accueilli en cette belle ville de Lyon.

Est-ce que la jeunesse peut également jouer un rôle en s’engageant ?

Bien sûr ! Le message de ce livre et de mon documentaire « Pas dymijë vjetësh rrugëtim » (Après deux mille ans de voyage), récompensé du Prix international du film documentaire à Rome en 2001, est qu’aucun peuple, épris de liberté, ne devrait plus avoir à subir la terreur, la tragédie et les massacres. Ces actes sont une offense et une barbarie envers la conscience humaine des peuples progressistes et démocratiques d’Europe et de l’humanité toute entière.

Vous enseignez actuellement dans deux universités au Kosovo. Pouvez-vous nous en parler ?

Cela fait maintenant cinq ans que j’exerce en tant que conférencier à l’Université de Prishtina et à celle d’AAB-Riinvest. Honnêtement, j’ai énormément de plaisir dans cette fonction car il m’est donné la possibilité de partager toutes mes connaissances et toute mon expérience théorique et patriotique. De plus, nos étudiants, au Kosovo, sont toujours très curieux d’en découvrir sur les actes des femmes et des hommes ayant contribué des années durant à notre indépendance. Malheureusement, cette indépendance n’est pas encore achevée et la liberté n’est pas pleine et entière. Elle le sera uniquement lorsque l’Albanie sera réunifiée comme le souhaite tous les Albanais.

Finalement, si vous aviez un dernier message à faire passer à notre communauté quel serait-il ?

Le message que je souhaiterais faire passer à notre communauté mais aussi à tous ses amis des pays européens et du monde entier est qu’il ne soit pas oublié ce qui a été perpétré envers les Albanais deux siècles durant. De surcroit, à aucun moment il ne saurait être toléré que la politique internationale tente de mettre sur un pied d’égalité les criminels et les victimes comme ce qu’a tenté de faire le rapport de Dick Marty. Le message du film est que si nous voulons un jour éviter que des actes sanglants ne se reproduisent, pas seulement sur les Albanais mais aussi sur d’autres peuples du monde, il faut tirer des leçons du passé et accorder le respect qu’il se doit à tout un chacun. Une importance particulière doit être portée à cultiver le droit de mémoire notamment auprès de la jeunesse et des générations à venir.

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